Le Liban à nouveau plongé dans l'horreur de la guerre
J'avais cru révolue l'époque des drones MK, surnommés de manière absurde « Emm Kamel », qui tournoyaient comme des vautours au-dessus de Beyrouth avant de fondre sur leurs proies. J'avais naïvement pensé que je n'entendrais plus ces déflagrations, précédées d'ultimatums et suivies de champignons de fumée noire, filmés en direct par les caméras du monde entier. J'avais espéré ne plus voir des milliers de compatriotes sur les routes, exilés dans leur propre pays.
L'aveuglement du Hezbollah déclenche une nouvelle catastrophe
Mais c'était sans compter l'aveuglement du Hezbollah qui, le 1er mars 2026, pour venger la mort du guide suprême iranien Ali Khamenei et malgré les avertissements du gouvernement libanais dont il fait pourtant partie, a subitement attaqué Israël. Cette provocation a déclenché des représailles brutales de Tsahal, peu habituée à faire dans la dentelle même lorsqu'elle précède ses attaques de mises en garde censées lui donner bonne conscience.
Le bilan est déjà lourd : des centaines de victimes, dont cent enfants et plusieurs secouristes, des villages entièrement rasés, et plus de 800 000 réfugiés contraints de fuir leurs foyers. Des amis français m'écrivent alarmés par les images vues à la télévision. Que leur dire ? Nous sommes, une fois encore, victimes d'un suicide que nous n'avons pas voulu, otages d'un parti qui se croit tout permis.
Des blessures qui ne cicatrisent pas
Les blessures de la dernière guerre, déclenchée par le Hezbollah à l'automne 2024 pour « soutenir » Gaza, n'ont pas encore cicatrisé. Les quartiers bombardés à l'époque n'ont pas été reconstruits faute de financement suffisant et nombre de déplacés n'ont pu rentrer chez eux à cause de l'occupation par Israël d'une « zone tampon » au Liban Sud.
Aujourd'hui, on s'attend au pire. Israël est tenté d'élargir cette zone tampon, quitte à essuyer des pertes sur le terrain et malgré la présence de la Finul, qui subit stoïquement ses intimidations inacceptables. L'armée israélienne pourrait même progresser dans la Bekaa, où un raid héliporté a récemment été mené.
La menace syrienne plane à nouveau
Le nouveau pouvoir syrien dirigé par Ahmed al-Chareh a déployé la 40e division le long de la frontière libanaise, ce qui serait annonciateur d'opérations contre les positions du Hezbollah. Cette situation risque de déboucher sur une nouvelle occupation syrienne d'une partie du Liban, comme au temps d'Assad, père et fils.
La colère des Libanais face à cette nouvelle « aventure »
Les Libanais, dans leur immense majorité, sont furieux de cette nouvelle « aventure » dans laquelle le parti chiite les a embarqués sur injonction iranienne. Cette décision entraîne le pays tout entier dans une spirale de violence dont ils se seraient bien passés.
La nouveauté, par rapport à 2024, c'est que les attaques de l'aviation israélienne ne se limitent plus aux régions chiites. Les frappes s'étendent désormais jusque dans des quartiers à majorité druze, sunnite ou chrétienne, où Israël traque des chefs militaires, des gardiens de la révolution iranienne ou des islamistes. Ces opérations « chirurgicales » ciblées, sans doute guidées par des agents sur le terrain, provoquent la panique au sein de la population civile.
La population utilisée comme bouclier humain
Trois confrères ont ainsi été blessés à Saïda, au Liban Sud, dans l'explosion d'une fusée qui a touché l'immeuble où se trouve leur cabinet d'avocats. « Il paraît qu'il y avait là un bureau du Hamas, m'a raconté l'un d'eux. Nous n'étions même pas au courant ! »
Je le crois : par inconscience ou par calcul, le Hezbollah et ses alliés se servent de la population comme bouclier humain. Ils se planquent au milieu des civils et multiplient caches d'armes et entrepôts au cœur des quartiers populaires ou dans des villages inoffensifs.
Deux questions cruciales sur la résilience du Hezbollah
Hier, un jeune lecteur, déprimé par ce nouveau cycle de violence, m'a posé deux questions fondamentales : comment l'arsenal du Hezbollah n'a-t-il pas été érodé par deux mois de guerre en 2024 ? Comment ses combattants parviennent-ils encore à lancer missiles et drones sur Israël ? Et pourquoi une bonne partie de la population chiite se sent-elle solidaire de l'Iran et ne se rebelle-t-elle pas contre le Hezbollah, malgré toutes les souffrances subies à cause de lui ?
À la première question, je n'ai pas su répondre. Cerné par des sanctions internationales, affaibli par le conflit de 2024, privé de son chef historique Hassan Nasrallah, du soutien de la Syrie depuis la chute d'Assad, et d'une grande partie de ses ressources depuis la destruction de son réseau financier, le Hezbollah est toujours opérationnel. « On dit que les chats ont sept vies, le Hezb doit en avoir huit », a conclu mon lecteur, surpris par ce phénomène.
Trois explications à la loyauté chiite
À la seconde question, je lui ai donné trois explications :
- L'allégeance religieuse et politique : l'allégeance du Hezbollah envers l'Iran, dans le cadre de la doctrine du wilâyat al-faqîh, implique une fidélité politique et religieuse à l'autorité du guide suprême. Penser que le Hezbollah pourrait prendre ses distances avec l'Iran pour faire valoir son appartenance nationale relève de l'illusion : ils sont indissociables.
- L'idéologie du martyre : l'importance de l'idéologie du martyre, historiquement et religieusement bien ancrée, valorise le sacrifice et mobilise la communauté chiite, prête à toutes les privations. Ceux qui espèrent un rejet du Hezbollah par l'ensemble de cette communauté se trompent lourdement.
- L'intégration sociale : la communauté chiite fait partie du tissu social libanais. Il ne s'agit pas d'un parasite exogène, mais d'une composante de la mosaïque libanaise. À ce titre, elle est représentée au gouvernement et au Parlement. Le soutien inconditionnel qu'une grande partie de la population chiite apporte au Hezbollah est dû à sa propagande politique et religieuse depuis plus de quarante ans, à son influence censée redonner sa revanche à une communauté longtemps négligée, et à son action sociale destinée à pallier la carence de l'État libanais dans des régions défavorisées.
L'État libanais impuissant face au Hezbollah
Le gouvernement de Nawaf Salam, appuyé par le président de la République Joseph Aoun, a certes pris en ce mois de mars deux décisions audacieuses : interdire la branche militaire du Hezbollah et mettre fin à l'entrée sans visa des ressortissants iraniens.
Mais l'armée libanaise a-t-elle les moyens de désarmer le Hezbollah ? Deux raisons expliquent son prétendu laxisme : la crainte de diviser les troupes (formées en partie de chiites) et de provoquer une nouvelle guerre civile ; et, surtout, le manque criant de moyens.
L'armée libanaise, qui a toujours été le ciment de l'unité nationale, souffre d'un déficit de ressources. Sous-équipée à cause d'un veto américain qui l'empêche d'acquérir armes lourdes et avions de combat, sous-payée depuis la débâcle financière de 2019, elle ne dispose pas des capacités suffisantes pour mater le Hezbollah et ne peut compter que sur l'abnégation admirable de ses soldats.
Même le président Macron, pourtant toujours prompt à voler au secours du Liban, n'a pu promettre pour l'instant que la livraison de quelques véhicules de l'avant blindé (VAB). Pour reprendre une expression biblique connue, il faut cesser de demander à l'armée libanaise de faire des briques sans paille.
La résistance culturelle et sociale des Libanais
Malgré ce tableau sombre, les Libanais ne baissent pas les bras. La solidarité est toujours présente : malgré l'amertume et la méfiance, on reçoit les déplacés dans les écoles publiques et on crée des centres d'accueil dans les zones épargnées.
Enfants et adolescents poursuivent leurs études tant bien que mal, à distance, comme au temps de la pandémie de coronavirus. Dans certaines régions, la vie normale continue, moins par insouciance que par instinct de survie.
La culture libanaise s'efforce de résister : le supplément francophone du quotidien L'Orient-Le Jour, « L'Orient littéraire », que je dirige depuis vingt ans, continue à paraître envers et contre tout. L'une de mes pièces, « Mensonge blanc », vient d'être jouée sous les bombes au théâtre Monnot de Beyrouth. Les comédiens appartiennent à toutes les confessions religieuses et deux d'entre eux sont des déplacés.
L'école de la guerre dont on ne sort pas
Je repense à mon récit L'École de la guerre, écrit au lendemain de la paix éphémère de 1990. Nous avons déjà tout appris dans cette « école » dont nous sommes devenus prisonniers : la peur, le courage, la patience, l'art de survivre. N'avons-nous pas le droit d'en sortir enfin ?



