Des informaticiens nord-coréens infiltrent des entreprises occidentales
Des informaticiens nord-coréens infiltrent des entreprises

Selon une enquête du Wall Street Journal, des milliers de travailleurs qualifiés nord-coréens ont obtenu ces dernières années des postes d'informaticiens dans des entreprises américaines et britanniques, en utilisant de fausses identités. Cette opération pourrait rapporter jusqu'à 800 millions de dollars par an au régime de Kim Jong-un, selon les estimations du département américain du Trésor, qui affirme que jusqu'à 90 % des revenus générés par certains de ces travailleurs pourraient revenir au régime.

Une industrie de la fausse identité

Pour infiltrer les entreprises occidentales, les opérateurs nord-coréens ont mis en place des équipes qui fonctionnent comme de véritables machines à recrutement. Le Wall Street Journal a enquêté sur l'une d'entre elles, baptisée Eagle Vision, à partir de données récupérées sur des ordinateurs utilisés par ses membres. Le groupe est composé d'un responsable qui coordonne les candidatures et le travail de plusieurs informaticiens nord-coréens. Les membres fabriquent des CV adaptés à chaque offre d'emploi, préparent les entretiens et s'entraînent à répondre aux questions des recruteurs. Certains utilisent même l'intelligence artificielle pour modifier leur apparence lors des entretiens ou pour générer des réponses en anglais en direct.

En l'espace de trois mois, une seule équipe aurait envoyé des candidatures à plus d'un millier d'entreprises. L'accès à son agenda Google a permis de retrouver 22 entretiens organisés en une seule semaine, sous sept identités différentes. L'équipe aurait finalement décroché près d'une dizaine de postes dans des entreprises américaines et britanniques. Une fois embauchés, certains travailleurs cumulent plusieurs emplois, et les salaires peuvent atteindre plusieurs centaines de milliers de dollars par personne et par an. Le gouvernement américain estime que ces opérations sont organisées depuis la Corée du Nord, mais aussi depuis des pays comme la Chine et la Russie, où les autorités américaines ont des difficultés à intervenir.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Des complices américains

Après avoir décroché le poste, les agents nord-coréens s'appuient sur des complices aux États-Unis, notamment pour récupérer les ordinateurs professionnels destinés aux salariés, participer à des réunions ou aider à ouvrir des comptes bancaires. Au total, le FBI affirme avoir arrêté 39 personnes soupçonnées d'avoir participé à ces réseaux ou de les avoir aidés. Tous les complices ne seraient toutefois pas conscients des réelles motivations de leurs recruteurs. "Certains le font en sachant qu'ils enfreignent la loi, d'autres non", estime l'un des enquêteurs du FBI.

C'est le cas de Derrik Goon, un citoyen américain qui a fait une partie de sa carrière dans le secteur de la tech. Il a été recruté par Eagle Vision pour passer des entretiens, récupérer des ordinateurs ou encore participer à des réunions avec les entreprises, tandis que le travail quotidien était assuré par les informaticiens nord-coréens. "Pendant un an et demi, j'ai touché un salaire sans rien faire. Sur un contrat à 75 000 dollars par an, je prenais 50 %", raconte-t-il. Mais Derrik Goon affirme qu'il ne soupçonnait aucunement travailler pour le compte de la Corée du Nord. Parfois, les recruteurs présentent l'affaire comme un coup de pouce pour faciliter une opportunité professionnelle, expliquant travailler avec de très bons développeurs, mais dont le niveau en anglais les empêche de s'insérer sur le marché du travail. "Je m'interroge maintenant sur l'ampleur du phénomène, cela pourrait être bien plus large que ce que je crois", estime-t-il.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Des victimes collatérales

Si certains acceptent de coopérer avec ces organisations, d'autres en sont victimes. Les réseaux nord-coréens utilisent en effet des identités américaines dérobées et revendues sur des sites clandestins. Michael Brown en a fait les frais. "Je l'ai appris en allant voir ma conseillère emploi. Elle s'est rendu compte que j'occupais déjà officiellement différents jobs dans plusieurs États américains", raconte-t-il. Au total, son identité aurait été utilisée pour décrocher neuf emplois, pour 100 000 euros de salaires. Michael Brown n'en a évidemment jamais bénéficié. "En revanche, j'ai été blacklisté : je ne peux pas avoir de compte en banque, je ne peux plus demander un crédit habitation", déplore-t-il.

Un risque d'espionnage industriel

Le phénomène inquiète d'autant plus les autorités américaines que ces faux salariés ne se contentent pas seulement de toucher un salaire. Une fois recrutés, ils disposent d'un accès aux réseaux et aux données de l'entreprise, ou peuvent y introduire des logiciels malveillants. "Pour l'instant, il s'agit d'une question financière, mais l'on craint de rapidement basculer sur de l'espionnage industriel ou du vol de propriété intellectuelle", analyse Michael Barnhart, spécialiste américain du contre-espionnage.

Selon l'Équipe multilatérale de surveillance des sanctions (MSMT), créée en octobre 2024 par onze pays dont les États-Unis, la France, le Royaume-Uni, le Japon et la Corée du Sud, entre 1 600 et 3 000 emplois pourraient être occupés à travers le monde par des travailleurs nord-coréens opérant dans ce type de dispositif. "L'argent est réalisé hors du pays et suit un long chemin pour rentrer en Corée du Nord. Le processus passe par plusieurs banques, des transactions en cryptomonnaies, et des opérations de blanchiment", explique le Wall Street Journal. De son côté, Pyongyang rejette les accusations. Dans une déclaration récente, le ministère nord-coréen des Affaires étrangères a qualifié les allégations américaines sur la "cybermenace" nord-coréenne d'"accusation politique stéréotypée" destinée uniquement à "ternir l'image" du pays.