Depuis le limogeage de Mykhailo Fedorov, ministre de la Défense, mercredi dernier par le président Zelensky, des milliers de manifestants se rassemblent chaque soir en Ukraine. Ce mouvement de contestation interroge, alors que le pays est en guerre depuis quatre ans. Pour comprendre ces manifestations, la popularité de Fedorov et les enjeux politiques, le chercheur Philippe Migault, spécialiste de l'ex-espace soviétique, apporte des éclairages.
La popularité de Mykhailo Fedorov : une question d'image
Selon Philippe Migault, la popularité de Fedorov repose d'abord sur son image. Nommé ministre de la Transformation numérique en 2019, puis ministre de la Défense en janvier 2026, il est jeune (35 ans) et s'exprime librement. Dans un contexte où l'expression publique est difficile, en raison de l'absence d'élections et de la guerre, il bénéficie d'un fort soutien populaire.
Fedorov est également l'artisan de la stratégie de drones à outrance, qui s'oppose à celle du chef des armées, Oleksandr Syrsky. Syrsky privilégie l'artillerie et les chars sur le front, tandis que Fedorov mise sur des frappes profondes en territoire russe. Cette stratégie, bien que populaire auprès de l'opinion publique, est moins efficace sur le terrain. L'armée russe continue de gagner du terrain et conserve une supériorité en puissance de feu.
Les frappes de drones : populaires mais insuffisantes
Les frappes de drones en profondeur sont populaires car elles montrent que la Russie souffre aussi de la guerre. Cependant, elles ne changent pas la situation sur la ligne de front. La Russie s'est adaptée et continue de produire des missiles Iskander, des missiles hypersoniques et des bombes, qui frappent l'industrie ukrainienne en profondeur.
Selon Migault, les deux approches (drones et artillerie) sont complémentaires, mais l'Ukraine n'a pas les moyens industriels et humains de les financer simultanément. Zelensky a donc dû choisir, et il a opté pour le soutien de l'armée plutôt que celui d'un ministre populaire.
Pourquoi Zelensky a-t-il limogé Fedorov ?
Oleksandr Syrsky voulait concentrer les efforts sur l'artillerie et les chars, c'est-à-dire sur le front. Zelensky a besoin du soutien de l'armée, notamment face aux menaces des mouvements d'extrême droite ukrainiens. Entre un ministre populaire et le soutien de l'armée, le choix est clair pour un chef d'État.
Une lassitude croissante de la population
Ces manifestations reflètent également une lassitude de la guerre. Selon Philippe Migault, la détermination de la population s'effrite : en 2022, 75 % des Ukrainiens étaient favorables à poursuivre la guerre jusqu'à la victoire. En 2025, après un hiver éprouvant, ce chiffre était tombé à 25 %, avec des fluctuations selon les nouvelles du front.
Les frappes sur Moscou sont suivies de nuits où les missiles pleuvent sur Kiev, ce qui alimente le découragement. Les Ukrainiens constatent aussi que les États-Unis les ont lâchés et que le soutien de l'UE est insuffisant. Dans ce contexte, ces manifestations ne sont pas surprenantes et pourraient durer, sans pour autant atteindre l'ampleur de Maïdan.



