Tunisie : Saïed a atomisé la vie publique, selon un chercheur
Tunisie : Saïed a atomisé la vie publique, selon un chercheur

Selon Hatem Nafti, chercheur à l'Institut de Recherches et d'Études sur les Mondes arabes et musulmans (Iremam), la principale réalisation de Kaïs Saïed est l'atomisation de la vie publique tunisienne. Dans une tribune publiée le 22 juillet 2026, il décrit comment le président a verrouillé ce qui restait de contre-pouvoirs durant son second mandat, ciblant les formations de l'opposition comme les organisations de défense des droits humains.

Un détricotage méthodique depuis 2021

Tout commence le 25 juillet 2021, lorsque Kaïs Saïed, profitant de la crise sanitaire et d'un Parlement discrédité, décrète l'état d'exception. En l'absence de Cour constitutionnelle, jamais mise en place faute d'accord entre partis, il gèle puis dissout le Parlement, gouverne par décrets-lois, et met sous tutelle ou dissout les instances indépendantes de régulation.

Il s'en prend ensuite à la justice en dissolvant le Conseil supérieur de la Magistrature élu et en le remplaçant par une structure dont il contrôle les nominations. Il s'octroie le pouvoir de limoger tout magistrat sur la foi d'un simple rapport de police : 57 juges sont ainsi écartés, dont certains pour avoir refusé d'arrêter des opposants. La justice administrative en réintègre 49, mais l'exécutif n'obtempère pas.

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Une Constitution hyperprésidentialiste

Un référendum boycotté par la classe politique (30 % de participation) entérine en 2022 une Constitution hyperprésidentialiste qui grave dans le marbre « le pouvoir d'un seul », selon le politiste Hamadi Redissi. Le décret-loi 2022-54, censé sanctionner les « fausses nouvelles », réduit drastiquement la liberté d'expression. Depuis, opposants, journalistes et simples citoyens sont poursuivis pour délits d'opinion, tandis que les auteurs de fausses nouvelles visant les adversaires du régime sont rarement inquiétés : un homme a récemment appelé impunément au meurtre de l'opposant Hamma Hammami.

La régression est mesurable : entre 2021 et 2026, la Tunisie est passée de la 73e à la 137e place du classement de Reporters sans Frontières sur la liberté de la presse.

Répression judiciaire et idéologie du « grand remplacement »

En février 2023, la présidence accuse les migrants subsahariens de vouloir « changer la composition du paysage démographique » du pays, reprenant la rhétorique du « grand remplacement » condamnée par l'Union africaine. Ce discours conspirationniste a infusé le débat public, convainquant même une partie des opposants.

Réélu en octobre 2024 après avoir écarté ses rivaux par la voie judiciaire et administrative, Saïed voit son second mandat verrouiller ce qui restait de contre-pouvoirs. Des figures historiques de l'opposition croupissent en prison : l'avocat Ayachi Hammami, le leader d'Ennahda Rached Ghannouchi, la présidente du Parti destourien libre Abir Moussi. Des ONG comme la Ligue tunisienne des Droits de l'Homme sont menacées de dissolution, et l'UGTT a perdu sa capacité de négociation salariale.

Atomisation de la vie publique

« C'est là la principale réalisation de Kaïs Saïed : l'atomisation de la vie publique », écrit Nafti. Il ne s'agit pas d'une simple répression des voix dissidentes, mais d'une attaque contre les structures intermédiaires qui pourraient servir d'interface entre le pouvoir et le peuple. Les partis politiques n'ont pas été interdits, mais leur rôle est devenu anecdotique, entre répression judiciaire et marginalisation institutionnelle via la loi électorale. Les divisions héritées de la décennie postrévolutionnaire empêchent toute convergence contre le pouvoir.

Les structures partisanes se cantonnent à dénoncer la répression et ne se positionnent guère sur les questions économiques et sociales. Alors que les coupures d'eau et d'électricité touchent tout le territoire en pleine canicule, l'opposition n'a pas offert d'alternative. Les ONG de défense des droits humains peuvent opérer mais sous menace permanente de procédures-bâillons. Les médias dominants ont retrouvé une docilité, et le président contourne la presse en s'adressant directement à la population via Facebook.

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Ce verrouillage est aggravé par un vide institutionnel : quatre ans après l'entrée en vigueur de la nouvelle Constitution, la Cour constitutionnelle qu'elle prévoit n'est toujours pas en place, alors qu'elle devrait gérer une éventuelle vacance du pouvoir. Dans ces conditions, l'espoir d'une transition pacifique ou d'un retour à la démocratie reste mince.