En mars 1897, le torpilleur n°168 de la Marine nationale s'est échoué sur une plage du Brusc, à Six-Fours-les-Plages. L'incident, relaté avec verve par la presse de l'époque, a marqué les mémoires locales. Le journal Le Radical du 12 mars 1897 décrit l'événement avec une plume savoureuse : « Il ne faut pas jouer avec la mer. C’est une bête intelligente et farouche (...) Jamais on ne saurait prendre trop de précautions envers cet élément perfide comme la femme. »
Une avarie au large de La Ciotat
Quelques jours plus tôt, les torpilleurs 167 et 168 quittent Marseille après des réparations. Remorqués vers Toulon, ils naviguent au large de La Ciotat lorsqu'un câble de remorquage rompt. Bien que la Méditerranée ne soit « nullement démontée », la houle complique les manœuvres. Le torpilleur n°168 dérive jusqu'au littoral six-fournais et s'échoue sur une plage. Le Radical situe l'accident « à la Coudrière, auprès de la jolie baie de Sanary faisant face à Saint-Nazaire ».
Au lever du jour, la silhouette du bâtiment de guerre posé sur le sable attire les curieux. Le journaliste décrit une scène presque irréelle : le torpilleur est « allongé sur le sable, paresseusement, ainsi qu’un cétacé endormi ». À bord, les marins s'activent. Quatre hommes rejoignent le bâtiment pour tenter de le maintenir en place. Deux ancres sont mouillées, mais les conditions de mer empêchent toute manœuvre décisive. Le journal estime alors qu'« il faut encore compter une dizaine de jours avant le renflouage complet de ce bateau ».
Un sauvetage risqué et un marin blessé
Le sauvetage mobilise plusieurs équipes et deux remorqueurs avant que le navire soit remis à flot et regagne Toulon. Si l'échouage ne fait aucune victime, les opérations de renflouement restent périlleuses. Dans son édition du 28 mars 1897, L'Éclaireur de l'Ain rapporte qu'au cours des manœuvres, Joseph Nhez, un matelot originaire de Lorient âgé de seulement 21 ans, a la main mutilée. Le journal s'interroge sur le sort du jeune marin : comment gagnera-t-il désormais sa vie ?
Une carrière qui se poursuit
L'incident ne met pas fin à la carrière du torpilleur. Réparé, le 168 reprend du service. Dix ans plus tard, le 30 juin 1907, plusieurs journaux relatent sa participation au transfert des mutins du 17e Régiment d'infanterie vers la Tunisie, suite à la révolte des vignerons du Midi. Le torpilleur remorque alors un grand chaland transportant 180 soldats. La traversée, longue de 56 heures, se déroule sans incident, et les hommes se disent « satisfaits des soins qu’ils ont reçus à bord ». Le 168 poursuit sa carrière jusqu'en 1908, avant d'être retiré du service et utilisé comme cible lors d'exercices de lancement de torpilles.
Des assiettes rescapées de l'histoire
Robert Priolio, habitant du Brusc, conserve les deux dernières assiettes familiales provenant du torpilleur n°168. « J’ai entendu cette histoire mille fois », raconte-t-il. À l'époque, ses arrière-grands-parents exploitaient déjà les terres du domaine. Dans ce secteur encore très peu habité, l'arrivée d'un torpilleur sur la plage constitue un événement exceptionnel. « À l’époque, les voisins étaient à 500 mètres. Quand le torpilleur s’est retrouvé sur la plage, c’était l’événement de l’année. Tout le monde s’est déplacé pour le voir. »
Pour faciliter le renflouement, les marins ont déchargé une partie du matériel embarqué et l'ont offert aux riverains. « Ils ont offert aux habitants tout ce qu’il y avait à bord », explique Robert. Sa famille repart avec plusieurs pièces de vaisselle, précieusement conservées de génération en génération. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la famille, expropriée par l'armée allemande, met à l'abri ses biens les plus précieux dans un garage du centre-ville. À la Libération, le local est pillé. Les objets de valeur disparaissent, mais quelques pièces jugées sans importance échappent aux voleurs, dont plusieurs assiettes du torpilleur. Au fil des générations, d'autres se brisent. « Il n’en reste que deux », confie Robert. Loin d'être rangées dans une vitrine, elles ont accompagné le quotidien de plusieurs générations, dressées sur les tables familiales pendant plus d'un siècle.



