En février 1964, à Göteborg, en Suède, une galerie d’art ouvrait ses portes à un vernissage d’art abstrait réunissant des artistes de toute l’Europe. Cinq tableaux, signés d’un certain Pierre Brassau – présenté comme un artiste « autodidacte » né à Paris en 1928 – attirèrent particulièrement l’attention des spécialistes. Les critiques d’art suédois ne tarirent pas d’éloges. Rolf Anderberg, du Göteborgs-Posten, écrivit que « Brassau peint avec des traits puissants, mais aussi avec une détermination évidente. Pierre est un artiste qui se produit avec la délicatesse d’un danseur de ballet ». Un autre journal, le Göteborgs Handels och Sjöfartstidning, loua « un enchevêtrement de coups de pinceau puissants ».
Un chimpanzé derrière le pseudonyme
Quelques jours plus tard, le Göteborgs-Tidningen révéla la supercherie : Pierre Brassau n’était autre qu’un chimpanzé de quatre ans, prénommé Peter, appartenant au parc animalier Borås Djurpark. Les toiles exposées étaient en réalité l’œuvre du singe. L’origine du canular revenait au journaliste Åke “Dacke” Axelsson, qui travaillait pour ce même journal. Selon Peter Gröpman, journaliste suédois indépendant et auteur d’un podcast sur le sujet pour Sveriges Radio, « les objectifs étaient de critiquer l’art moderne et surtout, de tromper le principal journal de Göteborg, le Göteborgs-Posten ». Le propriétaire de la galerie, Yngve Funkegård, était également complice.
Un défi aux critiques d’art
Le but était de mettre au défi les critiques d’art : reconnaîtraient-ils un tableau peint par un singe ? Funkegård déplorait que les critiques ne s’intéressent pas vraiment à l’art, venant rapidement à la galerie pour écrire leurs articles. Il décida de vérifier la pertinence de leurs analyses. Malgré la révélation, Rolf Anderberg maintint que l’œuvre de Peter était « le meilleur tableau de l’exposition ».
Des complices au zoo
Peter reçut de la peinture, un pinceau et une toile. Au début, il piétinait le matériel et mangeait la peinture, mais il finit par produire des toiles. Les deux imposteurs sélectionnèrent les « meilleures » pour l’exposition. Le canular fonctionna si bien qu’après sa révélation, un collectionneur privé acheta l’un des tableaux pour 450 couronnes suédoises (environ 40 euros). Les conséquences furent toutefois sérieuses : le journaliste fut signalé à la police par l’Organisation nationale des artistes suédois (KRO), mais acquitté. Funkegård, en revanche, affirma avoir été boycotté par le public et dut fermer sa galerie.
Le sort des tableaux et nouvelles supercheries
Peter fut transféré en 1969 dans un zoo anglais. La plupart de ses toiles ont été retrouvées, certaines signées, d’autres non. Cette situation incite à la fraude lors de ventes aux enchères. Le Borås Djurpark lui-même fut victime d’une tromperie : en 2009, le zoo acquit pour 2 200 couronnes suédoises (environ 200 euros) ce qui lui était présenté comme un tableau exposé en 1964. En comparant avec des photographies de l’exposition, ils réalisèrent qu’il ne s’agissait pas de l’original. L’histoire ne dit pas si ce faux fut également peint par un chimpanzé.



