Plus de 304 molosses de Cestoni, une espèce de chauves-souris protégée, ont été récupérés mal en point par l'association Instinct animal dans les quartiers nord de Nice au mois d'août 2026. Ces juvéniles sont contaminés au plomb, et l'association lance un appel aux dons et aux financements publics pour faire face à cette hécatombe.
Une contamination massive au plomb
Depuis le 19 août, les bénévoles du centre de soins de la faune sauvage de Saint-Cézaire-sur-Siagne ont ramassé 304 molosses de Cestoni, précise Laura Bello, responsable du centre. Cette concentration n'est pas le fruit du hasard : « Cela correspond à la période d'envol des jeunes des colonies de chauves-souris. C'est une fois par an », explique Alexia Etlin, responsable de conservation au Groupe chiroptères de Provence (GCP). Plus de 85 % des gîtes se trouvent à Nice. En 2025, ils n'avaient récupéré « que » 123 individus, même si le phénomène est observé depuis 2022 avec 300 individus retrouvés au sol.
Sur les 304 individus ramassés, certains étaient déjà morts, d'autres ont rejoint le centre où ils sont 121 aujourd'hui. « 30 % sont euthanasiés après le repêchage », précise le Dr Nicolas Martinez, vétérinaire référent du site. Les petits sont contaminés au plomb à des taux très élevés, probablement avec des causes multifactorielles.
Des sources de contamination identifiées
La contamination se produit par inhalation ou ingestion. Alexia Etlin détaille deux modes principaux : « Des anciennes peintures de façade sont au plomb, c'était autorisé à l'époque. Quand un autre immeuble se colle, on observe alors une dégradation des peintures. Cela va créer des poussières et elles vont intoxiquer les individus. Le second mode de contamination, c'est la particularité de ces derniers temps : ce sont les plaques d'étanchéité sur les toitures qui sont faites en plomb. Avec le temps, la couche de ciment qui les recouvre se dégrade avec les pluies acides, la chaleur et l'humidité. Mais c'est encore autorisé aujourd'hui. »
Les chauves-souris, en faisant leur toilette, ingèrent ces particules. Pendant la gestation, les petits sont intoxiqués, et l'intoxication continue dans le gîte, situé dans les joints entre les immeubles. Nicolas Martinez ajoute : « Le grand drame des molosses, c'est qu'ils sont propres. Pour cela, ils se lèchent et ingèrent donc les particules de l'environnement. Comme ils sont de très petite taille, même en très petite quantité, c'est tout de suite toxique pour eux. »
Des symptômes neurologiques et des kystes
Les effets sont dévastateurs pour les juvéniles, affectant leur développement, alors que les adultes n'ont que des effets limités. Lucie Contet, présidente du centre de soins, décrit : « On observe des symptômes neurologiques. On a des animaux désorientés, en incapacité de voler. Ils ont un comportement altéré. Les chauves-souris ont également des kystes au niveau des ailes. Ils se forment avant qu'on les récupère ou peuvent apparaître jusqu'à trois semaines après. Certains kystes engendrent de grosses inflammations qui peuvent leur faire très mal. Cela peut aller jusqu'à la rupture de l'os. Quand elles ont des fractures ouvertes malheureusement, on ne peut pas les soigner. Mais quand ce n'est pas ouvert, on a mis en place cette année un système d'attelles qui a l'air de fonctionner. »
Cette année, « sur les kystes, on a aussi des infections », ajoute Lucie Contet. Les infections et l'intoxication ne représentent pas un danger pour les humains. La contamination est localisée dans des endroits inaccessibles pour l'être humain. La Ville de Nice s'est engagée à tester tous les bâtiments qui abritent des gîtes.
Les causes de mortalité sont multiples : « Certaines ne sont pas retrouvées, d'autres se font manger par les chats ou par les goélands. Des chauves-souris se font écraser ou sont relâchées dans des mauvaises conditions : par exemple dans le jardin alors que c'est une espèce qui ne peut pas s'envoler depuis le sol », explique Alexia Etlin.
Des soins intensifs et un financement incertain
Une fois accueillies, les chauves-souris entament un long chemin incertain. « Les individus sont très instables les deux premiers mois », détaille Alexia Etlin. Cinq personnes formées s'en occupent entre 8 h et 23 h. « Je passe vérifier chaque chauve-souris si ça a évolué. Cette année, nous avons des protocoles de soins nouveaux, nous avons fait des attelles, nous avons utilisé le laser pour diminuer la douleur, l'inflammation et peut-être l'infection », ajoute Lucie Contet. La prise en charge est chronophage : « La pose d'une attelle, c'est par exemple deux personnes mobilisées pendant 20 minutes pour traiter un seul kyste. Et il peut y en avoir deux ou trois par aile », précise-t-elle.
Les équipes sont également confrontées à un manque de repères scientifiques. « C'est une espèce très peu documentée, ajoute Nicolas Martinez. Si le problème n'arrive pas à se résoudre, ça va être de pire en pire. » Alexia Etlin renchérit : « Cette espèce était très peu étudiée jusque-là car elle était inatteignable. On a donc lancé une grande étude. Nous faisons tout ce que nous pouvons. »
La réhabilitation est une autre étape délicate : « Normalement, les jeunes passent deux ans avec la mère pour apprendre à chasser. Comment les aider à chasser, à voler et à devenir autonome dans nos espaces ? C'est un gros challenge », s'interroge Lucie Contet.
Un appel aux dons et à la vigilance citoyenne
L'association estime à 106 000 euros le coût de la prise en charge pour les 9 mois à venir, avant de relâcher les chauves-souris en mai 2027. Le financement actuel est assuré en très grande majorité par les dons de particuliers, auxquels s'ajoutent plusieurs agglomérations et institutions. Éric Ciotti, maire de Nice et président de la Métropole Côte d'Azur, s'est engagé : « Nous serons là, à la hauteur de vos besoins et de vos espérances. »
Nicolas Martinez lance un appel : « tout le monde travaille main dans la main pour trouver des solutions. Je les vois effectivement inquiets et s'épuiser. Et ce sont de jeunes qui portent tout cela. Il faut du financement ! » Impossible de savoir combien de chauves-souris seront sauvées, mais l'enjeu dépasse le nombre d'individus : c'est la survie de l'espèce qui se joue. Pour Nicolas Martinez, « tout ce qui est fait là, avec les échecs et les réussites, est aussi important pour la suite. C'est ce que l'on appelle le maintien de compétences. Les gens ont appris à travailler ensemble ! »
En octobre, les chauves-souris quittent les gîtes contaminés après la mise bas. En attendant, l'association rappelle la marche à suivre si l'on trouve une chauve-souris : mettre des gants, la placer dans un carton fermé avec des trous d'aération et un tissu, prendre une photo et contacter SOS chauve-souris ou le centre de soins. « Quand on voit un molosse au sol, ce n'est pas normal », rappelle Nicolas Martinez. « On a besoin de découvreurs », ajoute Alexia Etlin, qui conclut : « Que les habitants deviennent des sentinelles de la biodiversité, qu'ils nous alertent. Ce n'est pas un animal dangereux, il a sûrement besoin d'aide. »



