Le collectif Lacrymo de sang a recueilli plus de 750 témoignages de personnes menstruées faisant état de troubles du cycle après avoir inhalé du gaz lacrymogène lors des manifestations lycéennes d'octobre. Dans un appel à témoignages lancé début octobre, le collectif – composé de militants, scientifiques, médecins et sages-femmes – vise à interpeller l'État, à envisager l'interdiction des gaz lacrymogènes et à susciter de réels travaux scientifiques.
Des symptômes variés et parfois graves
Sur les réseaux sociaux, de nombreuses femmes s'étonnent de règles précoces, de douleurs utérines décuplées ou de saignements inhabituels. Toutes ont un point commun : avoir inhalé du gaz lacrymogène lors des manifestations débutées en octobre. En l'espace de dix jours, le collectif a reçu plus de 750 témoignages. « La majorité des personnes décrivent d'importantes douleurs menstruelles accompagnées ou non de saignements », relate Eva Luna Tholance, fondatrice du collectif et auteure de l'enquête Streetpress Ce que les gaz lacrymogènes font à nos utérus, publiée en 2020.
D'autres témoignages mentionnent des « saignements hémorragiques » parfois hors période de règles, avec la nécessité « d'utiliser deux fois plus de protections hygiéniques qu'en temps normal ». Une légère part des témoignages fait également état d'« arrêts de grossesses ». Ces effets immédiats pourraient perdurer sur plusieurs cycles, dénonce Eva-Luna Tholance : « Des personnes ayant manifesté en mars nous parlent toujours de douleurs élevées ». Elle alerte : « Pour le moment, nous n'avons aucune idée de ce que cela peut engendrer sur la durée ».
Une étude américaine appuie les constatations
Une étude publiée dans la revue scientifique Frontiers in Epidemiology, lancée à la suite du mouvement Black Lives Matter, vient appuyer ces constatations. Sur 1.276 répondantes ayant participé aux manifestations après l'assassinat de George Floyd et ayant été exposées au gaz lacrymogène, 69 % ont signalé des crampes utérines, 55 % des règles précoces, 30 % une sensibilité mammaire et 19 % des retards de règles.
« Il n'existe aujourd'hui aucun lien de corrélation entre exposition au gaz et santé gynécologique, s'indigne Eva-Luna Tholance, pourtant il existe des décennies de témoignages allant dans ce sens notamment dans les pays faisant état de larges mouvements sociaux : Chili, Corée, Palestine, Bahreïn… » Les militants avancent une hypothèse : « Quand le gaz lacrymogène est inhalé, il se métabolise en cyanure et coupe l'apport en oxygène dans le sang », explique la fondatrice. Ce manque d'oxygène pourrait provoquer contractions et douleurs de règles, mais d'autres symptômes comme les douleurs mammaires ou le retard de règles sont plus difficiles à expliquer.
Une arme discriminante qui freine la mobilisation
Si les effets immédiats du gaz lacrymogène sont connus (irritations respiratoires, nasales, oculaires, toux…), ces symptômes plus handicapants pourraient freiner la liberté de manifester des femmes. « Certaines ont évoqué leur souhait de ne plus manifester à cause de ces douleurs », pointe Eva-Luna Tholance. Elle regrette que « dans la construction de cette arme comme objet d'oppression des foules, il n'y ait pas eu de prise en compte des corps des enfants, des corps menstrués, des femmes enceintes ou âgées », qualifiant le gaz lacrymogène « d'arme discriminante ». Contacté au cours de son enquête pour Streetpress, le ministère de l'Intérieur ne s'est pas exprimé sur le sujet.