Pendant la canicule, Jean-Marc Jancovici, président du Shift Project, est apparu sur de nombreux plateaux télévisés, mettant en forme une colère populaire contre l'inaction climatique. Au point que certains réclament sa candidature à la présidentielle. L'écrivain Aurélien Bellanger, en partie séduit par le personnage, exprime ses doutes dans une carte blanche publiée le 2 juillet 2026.
Un successeur de Marx ?
Bellanger raconte avoir découvert Jancovici grâce à des amis faisant de la veille informationnelle. Il a d'abord cru que Marx avait enfin trouvé un successeur, tant la puissance d'analyse et la profondeur de vue du conférencier étaient spectaculaires. À l'époque, l'écrivain était perdu dans les apories latouriennes : que faire face à Gaïa ? où atterrir ? avions-nous jamais été modernes ? L'écologie rebattait toutes les cartes, mais manquait de direction, sauf à assumer un souffle chrétien mêlant l'attention de saint François pour la Création et la passion thomiste pour l'infinité des causes.
Une histoire de brosse à dents
Bellanger a apprécié le ton péremptoire de Jancovici et sa façon de simplifier : le réchauffement climatique n'est pas une obscure part maudite, mais un problème critique dont les sociétés industrielles doivent s'emparer, une sorte de crise de superproduction, un problème de gestion énergétique. Les images canoniques du conférencier ont séduit l'écrivain : les énergies fossiles offrent à chacun une armée d'esclaves ou un exosquelette. Jancovici rappelle que tout faire dans l'univers a un coût, illustré par les 100 milliards de dollars de la Station spatiale internationale divisés par le nombre d'astronautes accueillis. Il y a aussi l'histoire de la brosse à dents, devenue un objet extraordinaire, à la manière du crayon à papier de Milton Friedman dans une vidéo célèbre pour les libéraux.
La démocratie contre les ingénieurs
Le conférencier est efficace et plaît beaucoup aux ingénieurs, qui admirent par ailleurs le film Dark Knight de Christopher Nolan, un manifeste pompier contre la démocratie. Bellanger voit dans l'approche de Jancovici un court-circuit des étages délibératifs du système : il s'adresse directement aux décideurs de demain, aux polytechniciens. Jancovici est le lobby le plus actif de France, maîtrisant son sujet par les deux bouts. « Miracle des énergies fossiles, vous n'imaginez pas tout ce qu'il y a dans le manche transparent, pailleté et kaléidoscopique de votre brosse à dents. Même l'enfer tient dedans. Tout est dans les ordres de grandeur. »
Un appel à l'héroïsme
On avait vendu à Bellanger un Marx remplaçant le capital par l'énergie. Il y a un peu de ça en apparence, un grand récit de l'humanité et des crises. Mais cela manque de dialectique, d'un je-ne-sais-quoi de simplifié. L'écrivain déteste les théories à la Aurélien Barrau, qui moralise la crise climatique et appelle à remettre de la poésie dans nos vies. Dans la rugosité de Jancovici, il reconnaît le pendant de ce discours, remplaçant la morale par la technique. « Voilà la crise face à nous. Voilà les moyens dont nous disposons. C'est un discours de la puissance. Un appel de nos ingénieurs à l'héroïsme. »
Une croyance millénariste
Bellanger y voit une croyance profonde, probablement millénariste, que l'humanité, confrontée à un problème de survie, sortira purifiée et grandie de l'épreuve. Comme si le pire appelait le meilleur, alors que le pire est peut-être cette idée d'une catastrophe profondément morale. Il n'accuse pas Jancovici d'une dérive sectaire, mais constate la prégnance, autour de lui, d'une tendance à la dépolitisation du débat, d'un « désir louche d'une solution technique » qui serait le pendant des solutions morales décriées, alors que la politique est l'entremêlement des deux.
Bellanger rappelle que la fable du déluge utilisée pour alarmer sur le changement climatique – New York, Dacca ou Paris sous l'eau – cache que la lutte des classes climatique aura raison de notre humanité commune avant cela. « Non, n'en déplaise à certains, le réchauffement ne nous loge pas tous à la même enseigne. En tant qu'il exacerbe les inégalités, il est avant tout un événement politique. Ou, pour parler le langage de Jancovici, un soulèvement d'esclaves. »



