Un constat sans appel sur l'état de la lutte climatique
Jean Jouzel, climatologue de renom et prix Nobel de la paix avec le Giec, livre une analyse sans concession sur l'état de la lutte contre le réchauffement climatique. Selon lui, les engagements actuels ne sont pas à la hauteur des objectifs et nous emmènent vers une hausse de 3 °C, alors que les risques deviennent très importants au-delà de 2 °C.
La forêt amazonienne, poumon de la planète, rejette désormais plus de CO2 qu'elle n'en absorbe en raison de la dégradation, de la déforestation et des feux. En France, la capacité d'absorption du gaz carbonique par les forêts a pratiquement été divisée par deux en une dizaine d'années. « On aimerait que les forêts absorbent plus à mesure que le climat se réchauffe, mais c'est le contraire, leur capacité est elle-même mise en danger par le dérèglement climatique », explique Jean Jouzel.
Le bilan contrasté des COP et de l'Accord de Paris
Interrogé sur l'efficacité des COP, le scientifique estime qu'elles devraient être plus contraignantes, mais reconnaît que sans elles, l'Accord de Paris et le Giec, la trajectoire serait de +5 °C. Il souligne que le développement des énergies renouvelables n'en serait pas au même point. Dix ans après l'Accord de Paris, il dresse un bilan en demi-teinte : « C'était un succès, la première fois qu'on mettait en avant des objectifs chiffrés, un accord universel et l'idée de revoir les engagements tous les cinq ans. Mais l'ambition n'est pas au rendez-vous, car les États-Unis, deuxième pays émetteur, n'ont pas joué le jeu. »
Il ajoute : « Le développement économique va se faire autour de la transition, c'est d'ailleurs ce que joue la Chine de façon très intelligente. Cette transition se fera, c'est une dynamique qu'on n'arrêtera pas et ce n'est pas en s'y opposant comme l'a fait Trump, qu'on sera gagnant. »
L'impact du revirement américain et le rôle de la France
Jean Jouzel estime que le retour de Donald Trump pourrait représenter quelques milliards de tonnes de CO2 supplémentaires d'ici 2030, mais surtout, il a « libéré les appétits » des pays producteurs de pétrole et affaiblit la dynamique de l'Accord de Paris. En Europe, la France, qui avait des objectifs ambitieux, n'est plus un moteur. « Des objectifs européens ont été fixés, il faudrait que la France diminue ses émissions de 5 % chaque année. Cela a été le cas entre 2022 et 2023. Entre 2023 et 2024, la baisse n'était que de 1,8 % et on sait déjà qu'entre 2024 et 2025, elle sera de moins de 1 %. Je ne dis pas que rien n'est fait, mais il n'y a plus cette dynamique qui nous portait. »
Il déplore que la France « ait cherché à limiter l'ambition de l'Europe » et que le discours d'Emmanuel Macron, souvent jugé ambitieux sur la scène internationale, ne corresponde pas à la réalité en France. « Il y a le discours, celui de Belem était parfait, et puis il y a la réalité qui est complètement différente en France, c'est qu'on n'arrive pratiquement plus à diminuer les émissions. »
La voiture électrique et les signes du dérèglement
Interrogé sur la pertinence de la voiture électrique, Jean Jouzel est favorable : « Oui, on est quand même gagnant, sur la mobilité, cela me semble la voie à suivre. La fin de la vente des véhicules thermiques neufs en 2035 est une très bonne mesure, mais qu'on essaie de contourner actuellement. »
Parmi les signes les plus frappants du dérèglement, il cite la diminution de l'enneigement à Chamonix (près d'un mois de moins), la fonte des glaciers, l'élévation du niveau de la mer, les canicules en ville avec l'effet de chaleur urbain. « Il n'y a pas de région qui n'ait pas de conséquences du réchauffement climatique. Cela pose des questions pour le monde agricole, pour l'évolution du tourisme, pour les risques liés aux épisodes méditerranéens. »
Les scénarios pour la fin du siècle
Jean Jouzel dresse un tableau préoccupant : « Les conséquences du réchauffement climatique vont s'amplifier, il y aura des événements extrêmes, des pluies intenses, des sécheresses à répétition, des cyclones de plus en plus violents. » Il n'exclut pas des températures flirtant avec les 50 degrés dans certaines métropoles, une diminution du débit des fleuves et rivières de 30 à 40 %, une élévation du niveau de la mer d'un mètre, et des difficultés d'adaptation, notamment en France où un scénario de +4 °C est envisagé.
Il conclut : « Il y a des régions du monde déjà très chaudes où on ne pourra tout simplement pas s'adapter, avec des températures invivables sur la ceinture tropicale équatoriale et des conséquences sur la migration des populations, sur la faune et la flore de l'océan, qui sera à la fin du siècle deux fois plus acide, au Pôle Nord, où on pourra, une partie de l'année, naviguer dans l'océan Arctique. La végétation sera différente, les paysages vont changer, ce n'est pas la fin du monde, mais ce sera un monde et une France différents de ceux qu'on connaît aujourd'hui. »



