Mer d'Aral : baignade dans les dernières vagues d'une mer mourante en Ouzbékistan
Mer d'Aral : baignade dans les dernières vagues en Ouzbékistan

Ce jour-là, l'eau avoisine les 18 °C. Son teint métallique et trouble, le sol boueux ou les quelques vagues cassantes ne refrènent pas nos envies de baignade. Après cinq heures à se faire essorer dans un 4x4 au milieu du désert, la soif de goûter enfin à la mer d'Aral est irrépressible. Tels des équilibristes, nous grimpons sur le ponton brinquebalant, évitons les clous rouillés et embrassons de tous nos pores l'eau gorgée de sel.

Un désert là où se trouvait la mer

Rares sont les habitants de ce coin d'Asie centrale à connaître le plaisir de s'immerger dans la « Grande Aral », du nom de la dernière poche d'eau située en Ouzbékistan. La mer est désormais à 150 kilomètres de piste de Moynaq, la ville la plus proche. Cet ancien port de pêche, tristement célèbre pour son alignement photogénique de bateaux rouillés, offre aujourd'hui une vue imprenable sur un horizon de sable et de terre craquelée. Une steppe balayée par les vents, couverte de coquillages et de saxaoul, cet arbuste typique de la région du Karakalpakstan.

« Auparavant, deux grands fleuves se jetaient dans la mer : l'Amou-Daria, côté ouzbek, et le Syr-Daria, au Kazakhstan », explique Timur, un habitant de Moynaq. « Mais à cause de l'exploitation intensive du coton décidée par les Soviétiques, les fleuves se sont asséchés. L'Amou-Daria, épuisée par l'irrigation, a fini par se rétracter. »

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Un recul de 80 mètres par an

Si les Kazakhs ont construit un barrage pour retenir la « Petite Aral », les Ouzbeks, eux, ont laissé faire l'inexorable. Leur mer a aujourd'hui perdu 90 % de sa surface. Et les 10 % restants, si salés que les poissons ont disparu, semblent condamnés à l'évaporation par un climat de plus en plus extrême. Au pied de la falaise – le « stirk » – sur ce rivage délaissé par les oiseaux, de sinistres petits panneaux matérialisent le recul du littoral année après année. « Environ 80 mètres par an », croit savoir un guide.

« C'est en 2014 que les premiers véhicules tout-terrain ont commencé à emmener des curieux voir la mer », explique Timur, lui-même propriétaire de trois 4x4. « Il a fallu tracer un itinéraire dans le désert. Un campement de yourtes a été installé pour accueillir des touristes. Dorénavant, il y en a trois, alimentés en vivres au début de la saison. »

Un tourisme de la dernière chance

Faute de pouvoir enrayer le phénomène, dans une région où les perspectives économiques sont limitées, les locaux, avec la complicité du gouvernement ouzbek, tentent de profiter de cette modeste manne financière jusqu'à l'ultime goutte. Qui peut leur en vouloir ? Le sel, dont les plaques blanches sont visibles partout au Karakalpakstan, a rendu stériles les terres environnantes. Aggravés par l'air vicié, les problèmes sanitaires sont légion. La pauvreté transpire de ces maisons aux toits de tôle et aux murs de pisé, qui bordent les routes défoncées.

Seule bénédiction : les hydrocarbures. Pour Atash, un autre guide, les Soviétiques « ont tout fait pour tarir la mer parce qu'ils savaient le sous-sol gorgé de gaz ». Une interprétation largement répandue dans la région. Il faut dire que les installations de forage ont poussé sur l'ancien terrain de jeu des sandres, flets et autres esturgeons. Le tourisme, lui, n'a pas apporté la prospérité espérée. Au printemps, quand les températures sont encore supportables, seules quelques grappes d'étrangers en sacs à dos filent se prendre en photo devant les rives fantomatiques. Certains goûtent au plaisir coupable d'un bain en terres inconnues.

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Une eau moins polluée qu'attendu

Un échantillon d'eau a été confié au Mediterranean Institute of Oceanography (MIO), et plus particulièrement à l'équipe chargée de la chimie de l'environnement marin. Verdict : « Je m'attendais à pire », sourit Véronique Lenoble-Garnier. Cette enseignante-chercheuse, spécialiste en métaux, n'a pas décelé d'anomalies susceptibles d'effrayer. « Comme c'est une mer fermée, qu'il y a eu une activité industrielle, je pensais que ça serait plus contaminé en cadmium ou en cuivre. Et concernant les valeurs en plomb, par exemple, c'est même quatre fois moins pollué que certaines zones de la rade de Toulon. » En gros, il vaut sans doute mieux boire la tasse aux confins de l'Ouzbékistan que dans les eaux du port de commerce de Toulon.

Mais ce constat scientifique a néanmoins ses limites. Ni une éventuelle radioactivité liée aux expériences menées jadis par les Soviétiques dans la région, ni les teneurs en pesticides n'ont pu être mesurées par le MIO. La fluorescence, si. « La microbiologie est dynamique, il y a de la vie », souligne Véronique Lenoble-Garnier. Avant de nuancer : « Même dans la mer Morte, malgré les conditions extrêmes, il y a des micro-organismes. »

La plupart des touristes ne passeront même pas une nuit sur place. Après un stop au pied d'une des nombreuses sépultures sans âge de tribus nomades – clic, clac – ils repartiront fissa vers Khiva, mythique cité de la Route de la Soie. Ils iront parcourir le « pays des cinquante forteresses », où les citadelles de terre crue du Khorezm émergent du désert comme des châteaux de sable géants vieux de deux mille ans. L'ouest de l'Ouzbékistan dans toutes ses splendeurs. La « Grande Aral », elle, continuera d'agoniser dans l'indifférence.