La canicule a déjà fait des centaines de milliers de victimes en France, non pas chez les humains mais chez les animaux, notamment dans les bâtiments d'élevages intensifs où les poulets suffoquent. Contrairement aux humains, une volaille ne transpire pas ; elle ne peut le faire qu'en ouvrant le bec « pour transpirer par la langue », explique Martine Cottin, vétérinaire attitrée des poulets de Loué. Les conséquences sont palpables pour les éleveurs, qui voient leurs animaux s'effondrer.
Des pertes massives dans les élevages
À Beauvoir-sur-Mer, en Vendée, Stéphane Delapré a perdu environ la moitié de ses 4 000 poulets, tant dans les bâtiments qu'en extérieur. « Nos volailles sont la plupart du temps dehors, sur des parcours, sous les arbres, et elles ont de l'espace dans le bâtiment. On a installé quelques ventilateurs pour brasser l'air, mais on n'avait jamais eu une température aussi élevée. C'est monté à 40-41 °C, on n'a rien pu faire », explique-t-il, dépité.
L'éleveur vendéen n'est pas le seul. Partout où la température a dépassé 40 degrés, des animaux ont succombé. D'après le ministère de l'Agriculture, les régions Bretagne et Pays-de-la-Loire, qui concentrent une bonne partie des élevages de volailles, seraient les plus touchées, sans pouvoir préciser de chiffres « trop fluctuants ». La chambre régionale d'agriculture de Bretagne confirme une « mortalité exceptionnelle » dans les élevages et alerte sur « l'extrême gravité de la situation ». « Des phénomènes d'étouffement se sont produits. Plusieurs centaines d'élevages sont concernés », poursuit l'institution régionale. Les volailles sont en première ligne, mais les porcs ont sérieusement été touchés, et de plus en plus de cas de bovins remontent.
Des tonnes de cadavres à traiter
L'autre problème est le traitement des cadavres qui s'entassent dans les fermes. « Un traumatisme moral pour les éleveurs », selon la chambre d'agriculture de Bretagne. Dans l'Ouest, les sociétés d'équarrissage sont dépassées. Dans les Deux-Sèvres, 17 exploitations étaient concernées pour la seule journée de mardi, représentant 182 tonnes de cadavres à traiter, rapporte le ministère de l'Agriculture. Dans certains élevages de grande taille, le nombre de volailles mortes en une journée peut se chiffrer par milliers. Aucune des sociétés d'équarrissage sollicitées n'a accepté de répondre aux questions.
Le responsable de la société Akiolis, basée au Mans, a expliqué à la revue Réussir que ses services avaient constaté « des mortalités de + 1 000 % sur la volaille, + 200 % en porc et + 45 % en bovins » dans les régions Normandie et Pays-de-la-Loire où elle intervient. Sollicitée par 20 Minutes, la préfecture des Côtes-d'Armor confirme « une saturation des capacités de traitement d'équarrissage sur le territoire ».
Le problème du « jus » des poulets
Les cadavres de volailles se décomposent très vite, générant rapidement un « jus ». Pour limiter les désagréments, « les éleveurs peuvent ajouter de la sciure ou des copeaux pour absorber les jus, laisser les cadavres en godet ou en remorque non bâchée en les recouvrant de paille », conseille la chambre d'agriculture de Bretagne. La « liquéfaction des cadavres » peut ralentir les usines d'équarrissage, déjà débordées. Des solutions d'enfouissement sont trouvées, soit dans des sites dédiés appelés « installation de stockage des déchets non dangereux », soit directement dans une fosse creusée chez l'éleveur. Dans les Côtes-d'Armor, 49 opérations d'enfouissement avaient déjà été menées mercredi soir.
Inquiétudes environnementales
La situation inquiète les associations de protection de l'environnement. « Nos sources nous permettent de penser que plusieurs centaines de milliers de volailles sont concernées, sans doute plus d'un million. Nous craignons que ces enfouissements de masse ne créent des pollutions des rivières et des nappes phréatiques, en plus de rejeter d'importantes charges médicamenteuses », s'alerte Jacky Bonnemain, cofondateur de l'association Robin des Bois. Il craint aussi que les stations d'épuration des fermes ou des usines « ne saturent » face à de tels afflux et demande que des mesures soient prises pour protéger les élevages des fortes chaleurs. « Pas pour cet été, c'est déjà trop tard. Mais pour tous les étés suivants. »
Face aux interrogations, les préfectures veulent se montrer rassurantes, assurant que les enfouissements se font « dans le respect strict des prescriptions sanitaires et environnementales applicables ». Chaque demande est étudiée par la Direction départementale de la protection des populations (DDPP), avec l'appui d'hydrogéologues. Mais ces derniers, débordés, expédient les dossiers à la pelle, par visioconférence.



