La France s'est dotée d'une valeur officielle pour la vie humaine dans le cadre de la sécurité routière : 2,5 millions d'euros par vie sauvée. Ce chiffre, utilisé pour justifier les investissements dans les infrastructures, contraste fortement avec l'absence de toute évaluation similaire pour les décès liés aux canicules. Pourtant, les vagues de chaleur tuent chaque année plusieurs milliers de personnes dans le pays, un bilan qui pourrait s'aggraver avec le réchauffement climatique.
Un chiffrage qui exclut les canicules
Selon un rapport du Commissariat général au développement durable (CGDD) datant de 2023, la France a adopté une valeur de la vie statistique (VVS) de 2,5 millions d'euros pour les projets routiers. Cette somme est utilisée pour évaluer le rapport coût-bénéfice des mesures de sécurité, comme les ralentisseurs ou les radars. En revanche, aucune valeur n'est attribuée aux décès dus aux canicules, ce qui rend difficile la justification d'investissements dans des systèmes d'alerte ou des îlots de fraîcheur.
Interrogé par Le Monde, l'économiste Jacques Dupuis, spécialiste des politiques climatiques, dénonce une "incohérence politique majeure". Il explique : "On met un prix sur les vies sauvées sur les routes, mais on refuse de le faire pour les canicules, alors que ces dernières causent bien plus de morts chaque année." Selon Santé publique France, la canicule de 2003 a causé près de 15 000 décès supplémentaires, et les épisodes récents, comme celui de 2022, ont entraîné plus de 2 800 morts.
Un déni politique aux conséquences mortelles
Le gouvernement justifie cette différence par la difficulté à attribuer une cause unique aux décès liés à la chaleur. Cependant, des études de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) montrent que les canicules augmentent significativement la mortalité, en particulier chez les personnes âgées. Pour Dupuis, "ne pas chiffrer ces vies, c'est les rendre invisibles dans les arbitrages budgétaires".
Le ministère de la Transition écologique, contacté par Le Monde, n'a pas souhaité commenter. Mais un ancien conseiller du ministère, sous couvert d'anonymat, a reconnu que "le sujet est politiquement sensible car il impliquerait de reconnaître l'échec des politiques d'adaptation au changement climatique".
Des conséquences concrètes sur l'action publique
L'absence de valeur de la vie pour les canicules a des répercussions directes. Par exemple, le plan national canicule, doté de 10 millions d'euros en 2023, est jugé insuffisant par les associations de défense de l'environnement. À titre de comparaison, la sécurité routière bénéficie d'un budget annuel de plus de 500 millions d'euros. "Si on chiffrait les vies perdues à 2,5 millions d'euros, les investissements dans la prévention des canicules seraient bien plus élevés", estime Dupuis.
Un appel à une évaluation cohérente
Plusieurs experts, dont le climatologue Jean Jouzel, appellent à une harmonisation des politiques. "Il est temps que la France applique la même logique à tous les risques", déclare-t-il. Une pétition lancée par l'association Canicule Info a recueilli plus de 50 000 signatures pour demander une évaluation officielle des vies perdues lors des vagues de chaleur. Le gouvernement, pour l'instant, reste sourd à ces appels.



