Angélique Kidjo : la joie comme acte de résistance dans son nouvel album Hope!!
Angélique Kidjo : la joie comme acte de résistance

Il y a chez Angélique Kidjo une énergie qui ne se laisse pas enfermer. Une voix, bien sûr, reconnaissable entre toutes, mais aussi une manière de traverser les époques, les continents et les combats sans jamais céder au renoncement. À 65 ans, la chanteuse béninoise aux multiples Grammy Awards revient avec Hope!!, un album lumineux, traversé par les rythmes africains, les collaborations internationales et l'ombre tendre de sa mère disparue.

De passage en France pour une tournée, après un premier concert à Bordeaux, puis à Paris le 12 mai, l'artiste parle de son nouvel album, de la nouvelle génération d'artistes africains, du climat politique aux États-Unis, des relations entre la France et l'Afrique et de la place de la musique dans un monde fragmenté.

Un titre chargé de sens

Le Point Afrique : Votre nouvel album s'intitule Hope!!. Pourquoi ce titre ?

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Angélique Kidjo : C'est presque un hasard que cet album arrive aujourd'hui. J'ai commencé à travailler dessus il y a cinq ans. Après Mother Nature, je n'arrivais plus à écrire en tournée. Je peux faire dix choses à la fois dans ma vie quotidienne, mais pas écrire des chansons. Il me faut du silence, du temps. À un moment, je me suis même demandé si cela avait encore du sens de faire un album aujourd'hui, avec le streaming, la vitesse où vont les choses… Puis un ami m'a demandé de choisir dix mots qui me définissaient, moi, ma famille, mes parents. Parmi eux, il y avait l'espoir. Et puis ma mère est morte. Tout s'est arrêté. Cet album s'est construit petit à petit, avec des rencontres, ou plutôt des rendez-vous que je n'ai pas ratés.

La présence maternelle

Votre mère semble très présente dans cet album…

Ma mère disait toujours : « Quand on perd l'espoir, on a tout perdu ». C'était une femme incroyable. Elle a élevé dix enfants sans jamais se plaindre. Les gens venaient constamment lui parler de leurs problèmes et elle répétait toujours qu'on ne pouvait pas vivre sans espoir. Mes parents étaient des gens profondément positifs. Mon père et ma mère ont dû se battre pour être ensemble. Cet espoir donne le courage de se tenir debout face aux tyrans, aux normes et aux injustices.

Votre album est pourtant très joyeux, malgré ce contexte personnel difficile.

Parce que la joie est un acte de résistance. Cet album parle de ça. La joie de la fête, du fait d'être ensemble. Ma mère avait des racines brésiliennes du côté de Salvador de Bahia, donc il y a aussi cette énergie-là dans le disque. La joie, ce n'est pas nier la douleur. C'est décider qu'elle ne gagnera pas.

Un monde en crise

Votre album arrive dans un monde traversé par les crises, les guerres, les fractures. Que vous inspire cette époque ?

L'humanité a déjà traversé des périodes de chaos. Si nous sommes encore là, c'est parce qu'il y a toujours eu des gens qui se sont tenus debout. Des résistants. Pendant la Seconde Guerre mondiale, des femmes et des hommes ont résisté, partout. S'il n'y avait pas eu d'espoir, pourquoi auraient-ils résisté ? Quand on perd tout espoir, on devient des victimes. On n'a plus de futur. Alors, quelle est l'alternative ? Il n'y en a pas d'autre que d'avancer, de combattre les extrêmes, les mensonges, tout ce qui cherche à nous faire renoncer.

Aujourd'hui, ce qui me frappe, c'est qu'on s'est habitués au mensonge de nos dirigeants. Il n'y a même plus de honte à mentir. Et cela détruit quelque chose d'essentiel : la confiance. Or sans confiance, plus rien ne tient. Même l'économie repose sur elle.

Regard sur les États-Unis

Vous vivez en grande partie aux États-Unis. Comment percevez-vous le climat politique actuel, notamment depuis le retour de Donald Trump ?

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Ce qu'on voit dans les médias ne raconte pas toute l'histoire. Les Américains résistent beaucoup plus qu'on ne le croit. La stratégie de cette administration est d'occuper l'espace médiatique avec des informations fausses pour empêcher les gens de se concentrer sur l'essentiel. Après le 11-Septembre, j'ai vu un peuple capable de se lever ensemble, malgré toutes ses différences. Il ne faut jamais sous-estimer la volonté des gens de vouloir vivre mieux. Ce que je dis aux gens avec cet album, c'est : « Pensez par vous-mêmes, soyez lucides, soyez libres ».

Les fractures américaines vous inquiètent-elles ?

Les fractures existent partout, depuis le commencement du monde. Il faut plutôt se demander ce qu'on va faire de demain.

France-Afrique : des relations en mutation

Vous êtes aussi très présente en France. Comment regardez-vous la recomposition des relations entre la France et les pays africains ?

Le monde change, donc les relations entre la France et l'Afrique changent aussi. C'est parfois chaotique, mais le chaos fait partie de l'évolution. Ceux qui refusent de bouger finissent par disparaître. Moi, ce que je dis aux gens avec cet album, c'est : « Pensez par vous-mêmes, soyez lucides, soyez libres ».

La nouvelle génération d'artistes africains

Quel regard portez-vous sur la nouvelle génération d'artistes africains ?

Ils m'inspirent tous. Ce qui se passe aujourd'hui est extraordinaire. Cela fait plus de vingt ans que je dis que le monde n'a encore rien vu de la musique africaine. Le continent est immense. Même nous, Africains, nous ne connaissons pas toutes nos musiques. La différence aujourd'hui, c'est que les jeunes artistes n'attendent plus qu'on leur donne la permission d'exister. Ils n'ont plus besoin des maisons de disques pour atteindre le monde. Ils prennent leur place. Et tous les jours, il y a de nouveaux sons, de nouvelles idées, de nouvelles stars.

Y a-t-il des artistes de cette génération qui vous touchent particulièrement ?

Tous, sincèrement. La Nigériane Ayra Starr m'a envoyé une chanson, le Tanzanien Diamond Platnumz aussi, Dadju également. Ils ont grandi avec ma musique, ils l'ont absorbée, réinventée, et, aujourd'hui, ils ont envie que je fasse partie de leur propre aventure musicale. C'est un immense honneur pour moi.

Cet album s'est construit très naturellement, à travers ces rencontres et ces envies communes de créer ensemble. C'est la même chose avec Nile Rodgers ou Pharrell Williams. On vient d'univers différents, mais on parle la même langue : la musique.

Transmission et industrie musicale

Vous sentez-vous investie d'un rôle de transmission ?

Ça a commencé avant même que je m'en rende compte. Quand je suis devenue ambassadrice de l'Unicef et que je suis allée dans des villages très reculés, des enfants chantaient mes chansons sans connaître mon nom. Plus tard, des groupes comme The Cavemen sont venus avec des reprises des morceaux que je ne chantais plus depuis des années. Ils connaissaient les riffs, les arrangements, les lignes de guitare… J'étais sidérée. Là, j'ai compris que la transmission était déjà en marche.

Malgré le rayonnement mondial des musiques africaines, beaucoup d'artistes disent qu'il reste difficile de vivre de leur art sur le continent.

C'est difficile partout. Le vrai problème, ce sont les infrastructures. En Afrique, on ne considère pas encore assez la musique comme une industrie à part entière. S'il n'y a pas de protection des droits d'auteur, pas de salles, pas d'infrastructures, les artistes ne peuvent pas vivre correctement de leur travail. Pourtant, la culture crée de l'emploi, du tourisme, de l'activité économique. Le jour où les États comprendront que la musique est aussi une force économique et une vitrine pour nos pays, les choses changeront vraiment.

Une étoile sur le Hollywood Walk of Fame

Le 18 août, vous deviendrez la première chanteuse africaine à obtenir une étoile sur le Hollywood Walk of Fame. Qu'avez-vous ressenti lorsque vous avez appris la nouvelle ?

Honnêtement, j'ai cru que mon mari me faisait une blague. Tant que ce ne sera pas fait, je n'y croirai pas complètement. Mais oui, évidemment, je suis fière. Parce que ce genre de reconnaissance ouvre des portes. Maintenant, il faut les garder ouvertes pour les autres.

Angélique Kidjo, une vie pour la musique et la liberté

Un titre qui claque, Hope!!, et un sentiment de joie qui traverse tout l'album. À 65 ans, la chanteuse franco-béninoise Angélique Kidjo signe un disque lumineux, habité par la mémoire de sa mère, disparue en 2021, mais aussi par toute une vie de combats, de musique et de liberté.

Fille d'une comédienne et chorégraphe qui fonde la première troupe de théâtre du Bénin, Angélique Kidjo grandit dans une famille où l'art et la parole occupent une place centrale. Septième d'une fratrie de dix enfants, elle monte sur scène dès l'âge de 6 ans. Son père, un intellectuel francophone, refuse d'intégrer le régime marxiste-léniniste installé à Cotonou dans les années 1970. Très vite, le climat politique se durcit. Les conversations deviennent prudentes, les téléphones, potentiellement sur écoute, la surveillance, omniprésente.

Sa carrière commence à Paris. Au début des années 1980, la jeune chanteuse enregistre ses premiers morceaux dans un pays où les radios sont sommées de limiter la diffusion des musiques venues des démocraties occidentales. Sa famille comprend rapidement qu'elle ne pourra pas longtemps se taire. En 1983, Angélique Kidjo quitte clandestinement le Bénin pour la France, échappant à la surveillance du régime grâce à la complicité discrète d'un agent, à l'aéroport de Cotonou. Paris devient alors le point de départ d'une carrière internationale hors norme.

Quarante ans plus tard, auréolée de cinq Grammy Awards, la chanteuse que Time Magazine a surnommée « la diva africaine » continue d'explorer les frontières musicales. De Santana à Youssou N'Dour, de Quincy Jones à Manu Dibango, elle a multiplié les collaborations au fil des décennies. Avec Hope!!, chanté en anglais, français, zoulou, lingala, haoussa ou encore italien, elle réunit une nouvelle génération d'artistes venus de plusieurs continents : Pharrell Williams, Ayra Starr, Dadju, Davido, Fally Ipupa, Florent Pagny ou Nile Rodgers.

La transmission irrigue tout le projet. Enfant, la chanteuse nigériane Ayra Starr regardait Angélique Kidjo recevoir un Grammy à la télévision. Aujourd'hui, les deux artistes se retrouvent sur le même album. « La musique africaine, vous n'en avez pas encore vu le bout du bout », répète souvent la chanteuse, fascinée par cette nouvelle génération qui impose désormais ses sons à l'échelle mondiale. Après l'avoir vue sur scène à Rome, Pharrell Williams reconnaît immédiatement une évidence artistique. Leur collaboration donne naissance à Bando, un morceau pensé comme une célébration de la joie. Car chez Angélique Kidjo, la joie n'a rien d'une naïveté : elle est une manière de résister au chaos du monde.

L'album accompagne une vaste tournée internationale. Après la Californie, l'artiste passe par Bordeaux, Paris, puis le Luxembourg, l'Allemagne, l'Italie ou la Suisse. Entre deux concerts, elle s'envolera pour Los Angeles où elle deviendra, le 18 août, la première chanteuse africaine à recevoir une étoile sur le Hollywood Walk of Fame. Hope!! est aussi un disque tourné vers l'avenir. À sa fille Naïma et aux jeunes générations, Angélique Kidjo adresse un message simple dans You Can : croire en soi, malgré les fractures du monde.