François Reboul, agriculteur à Blauzac, près d'Uzès, a fait le choix radical de transformer son domaine de Malaïgue en société coopérative et participative (Scoop) pour pérenniser l'outil de travail plutôt que la propriété privée. Une décision motivée par la déprise agricole et la pression foncière qui menacent la polyculture locale.
Une transformation pour préserver le capital
Quand il reprend le domaine familial en 1996, François Reboul, 53 ans aujourd'hui, représente la dixième génération sur l'exploitation. Un mot qu'il n'aime guère, il lui préfère celui de ferme. À Blauzac, à deux pas du célèbre pont Saint-Nicolas qui enjambe le Gardon, sur la route reliant Nîmes à Uzès, les terres sont plutôt bonnes. Du caillou, mais aussi des possibilités de cultures diversifiées. François Reboul possède 24 hectares de vignes, 12 de céréales, 3 d'oliviers et des prairies.
Mais ici comme un peu partout, la déprise agricole est visible et la pression foncière, aussi près de la ville, est forte. "Je me suis posé une question simple : comment sacraliser cette histoire ? On a de moins en moins de paysans, il manque des maraîchers, des éleveurs. Comment le territoire pourra-t-il demeurer nourricier ? J'ai beaucoup de chance, j'exerce un métier qui me passionne, mais je croise des gens qui voudraient le faire et n'en ont pas la possibilité, faute de foncier." Père de deux enfants pas forcément motivés par l'agriculture, François Reboul a aussi vu trop de générations s'engageant à la suite de leurs parents, davantage par obligation que par réelle envie.
Le fonctionnement de la Scoop
Il y a trois ans, le domaine de Malaïgue est ainsi devenu en partie une Scoop : toute la production demeure l'affaire de l'EARL (exploitation agricole à responsabilité limitée) et dès que blé, raisins ou olives sortent de la parcelle, c'est la Scoop qui intervient et transforme. La Scoop est locataire de la ferme, lui achète ses produits, les transforme et les revend. Les quatre coopérateurs sont salariés de la structure.
"Chacun de nous a en charge un 'atelier' ou une activité, reprend François Reboul. Avec moi, deux anciens salariés qui sont devenus coopérateurs : Florian Gouin qui a en charge la cave et la vinification, Emmanuelle Rey qui s'occupe de la boutique et de l'administratif. Il y a aussi Pascale Reboul, ma sœur, qui s'occupe de faire le pain deux jours par semaine, et moi-même qui gère le moulin pour la farine."
Une nouvelle associée et un projet d'élevage
La Scoop va accueillir début janvier une nouvelle associée, Agathe Lévêque, qui a un projet d'élevage de vaches. Des aubrac et des angus, pour la viande, avec un partenariat avec un jeune éleveur de Lozère pour accueillir ses bêtes l'hiver et faire monter celles d'Agathe l'été. Afin d'avoir des animaux tout le temps dehors. François Reboul demeure gérant de l'EARL, à mi-temps, laquelle emploie deux à trois personnes selon les périodes. Auxquelles il faut ajouter trois autres employés qui tiennent la boutique de vente à Uzès. Autrement dit, dix personnes travaillent pour le domaine, dont 4 et bientôt 5 sont salariées de la Scoop.
L'ambition de la Scoop est de conserver une taille humaine, avec 8 coopérateurs maximum, dans un développement de polyculture. À terme, la Scoop devrait remplacer l'EARL et gérer l'ensemble du Domaine de Malaïgue.
Un modèle audacieux face aux contraintes
Malgré un efficace accompagnement de l'Union régionale des Scoop, le modèle reste audacieux et se heurte à un problème dit de "transparence agricole". Une Scoop, dont 51 % des parts doivent appartenir aux salariés, ne permet pas qu'un jeune agriculteur perçoive les aides auxquelles il aurait droit dans un Gaec (comme la dotation jeune agriculteur). Sacré frein, mais "la force de notre modèle, c'est de mutualiser, assure François Reboul qui détaille : un hangar, du matériel, une comptable, une boutique de vente, la possibilité d'un revenu, car désormais la plus-value se fait sur la Scoop, pas sur l'EARL. Cet outil de travail que j'ai reçu par chance, bascule dans le commun. Mon but est finalement le même que celui des générations précédentes : j'assure la pérennité de la ferme, mais elle ne sera plus liée à ma famille."
Un siècle après que l'Uzétien Charles Gide ait fondé l'École de Nîmes et théorisé l'économie sociale et solidaire, le domaine de Malaïgue en redessine de nouveaux contours.