Le 10 avril, vers 4 heures du matin, Daniel Moreno-Gama, un étudiant texan de 20 ans, lance un cocktail Molotov sur la maison de Sam Altman, le patron d'OpenAI. Une heure plus tard, il menace de brûler le siège de ChatGPT. Les enquêteurs retrouvent sur son ordinateur un texte appelant à la violence contre les dirigeants de l'IA, avec leurs adresses personnelles. Dans ce manifeste, Moreno-Gama exprime son intention de tuer Altman et met en garde contre « l'extinction imminente » de l'humanité à cause de l'IA.
Un manifeste néoluddite
Ce texte, qualifié de néoluddite en référence aux ouvriers anglais qui détruisaient les métiers à tisser au début du XIXe siècle, fait écho aux publications des patrons des deux plus grands laboratoires d'IA du monde. Dario Amodei, d'Anthropic, a publié le 26 janvier L'Adolescence de la technologie, cinquante pages où il évoque, avec euphémisme, « la perturbation » des emplois de cols blancs débutants dans les cinq ans, et envisage sereinement la possibilité d'une « dictature totalitaire mondiale » due à l'IA. Il conclut qu'il faut poursuivre cette course, car les régimes autocratiques prendraient de l'avance sur les démocraties si nous perdions du temps à réfléchir.
Concentration inédite du pouvoir économique
Trois mois plus tard, OpenAI renchérit avec Une politique industrielle pour l'ère de l'intelligence, où l'entreprise estime que sa propre technologie pourrait précipiter l'humanité dans une concentration inédite du pouvoir économique. Parmi les risques à réguler, elle se cite elle-même. Ainsi fonctionnent les démiurges californiens : ils rédigent leur propre acte d'accusation, puis retournent appuyer sur l'accélérateur. Si ce n'est pas de l'hubris, cela y ressemble fortement, ou alors ils nous prennent pour des imbéciles.
Entre les illuminés de la tech et les saboteurs, le clivage politique s'installe. Les mégalomanes californiens, après avoir (littéralement) volé toute la connaissance humaine, s'attellent à rendre les hommes obsolètes, indifférents aux démocraties, aux réglementations locales et aux modèles sociaux. En face se dessine une alliance improbable de technophobes de tous bords : décroissants de gauche, anarcho-primitivistes et techno-nationalistes de droite. Tous partagent un vocabulaire peuplé de termes comme « extractivisme », « dépendance », « vassalisation » ou « souveraineté ». Cette convergence des mots devrait inquiéter quiconque a observé les mécanismes des recompositions politiques.
Forces néoluddites en France
La France est également travaillée par des forces néoluddites. Dans les années 1980, des mouvements luttaient contre le développement de l'informatique via des attentats incendiaires ou explosifs, visant notamment les filiales françaises de Philips, CII-Honeywell-Bull, Sperry Univac, ainsi que le centre informatique de la préfecture de Haute-Garonne, soufflé par trois charges de dynamite. Ces attaques étaient revendiquées par le Clodo (Comité liquidant ou détournant les ordinateurs), qui expliquait que « l'ordinateur est l'outil préféré des dominants. Il sert à exploiter, à ficher, à contrôler, à réprimer ». Aucun de ses membres, tous informaticiens, ne sera jamais identifié.
Aujourd'hui, les appels au sabotage d'infrastructures technologiques (data centers, centrales électriques) se multiplient dans les milieux activistes. En novembre 2025, dans les Hauts-de-Seine, un groupe anarchiste a incendié des engins sur le chantier d'un data center hébergeant des données d'industriels comme Thalès, Bouygues, Dassault ou Amazon, des « entreprises [qui] font toutes partie du complexe militaro-industriel qui arme Israël et commet un génocide contre les palestinien·ne·s », selon leur texte de revendication.
Pour un débat raisonnable
Pour ne pas finir broyés entre les illuminés de la tech et les technophobes pavloviens, il faudra que les raisonnables s'imposent, qu'ils disent clairement ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas dans nos démocraties libérales. Quels usages de l'IA tolère-t-on dans les écoles, les hôpitaux, les tribunaux ? Quel périmètre laisse-t-on aux modèles américains et chinois ? Qui financera la production électrique et qui en supportera l'impact environnemental ? Quelle fiscalité applique-t-on aux entreprises qui aspirent les œuvres de l'humanité pour les revendre sous abonnement ? Si nous abandonnons aux fous le débat le plus important de ce début de siècle, ce sont eux qui écriront l'histoire. Nous aurons alors le choix entre deux barbaries : celle des ingénieurs ivres de leur puissance et celle des saboteurs ivres de leur impuissance.



