Alors que les réseaux sociaux sont saturés d'images de blocus lycéens, de manifestations, de violences et de pillages, Ulrike Lune Riboni, enseignante-chercheuse à l'université Paris-VIII, apporte son éclairage. Dans un entretien accordé à Journal FR, elle analyse le rôle clé de ces images, tant du côté des manifestants que des forces de l'ordre. Selon elle, « les images ne créent pas de comportement d'imitation », une affirmation qui contredit certaines craintes exprimées depuis le début du mouvement de protestation entamé fin septembre par la jeunesse.
Des images qui inondent les réseaux sociaux
Depuis le début du mouvement social, les photos et vidéos de cortèges, mais aussi d'affrontements avec la police ou de pillages de magasins, circulent massivement sur les plateformes numériques. Cette profusion d'images interroge sur leur influence réelle dans la dynamique de la mobilisation. Ulrike Lune Riboni, autrice de « Vidéoactivismes » (Amsterdam, 2023), un ouvrage dans lequel elle analyse le rôle des images dans les mouvements de contestation, apporte un regard nuancé.
L'enseignante-chercheuse souligne que les images ne doivent pas être considérées comme un simple déclencheur de comportements. Elles participent plutôt à un processus complexe de construction du sens et de la visibilité des revendications. Pour elle, les images permettent aux manifestants de documenter leur action, de témoigner de la réalité du terrain et de contester le récit officiel.
Un reportage de France 2 au cœur des critiques
Le débat a été relancé par un reportage diffusé par France 2 lors du journal télévisé du 18 octobre. Cette séquence longue de 12 minutes, filmée lors de la mobilisation de la veille, montrait notamment des scènes de violences non commentées. Le choix éditorial de France Télévisions a suscité de nombreuses critiques, la chaîne ayant depuis reconnu des erreurs dans le traitement de ces images.
Cette controverse illustre la sensibilité du sujet et les questions éthiques soulevées par la diffusion d'images violentes. Ulrike Lune Riboni rappelle que les images ne sont jamais neutres : leur sélection, leur montage et leur diffusion participent à la construction d'un récit. Les forces de l'ordre utilisent également ces images, notamment pour documenter les interventions et identifier les auteurs de violences.
Un rôle de documentation et de preuve
Pour les manifestants, filmer est devenu un réflexe, mais aussi un outil de protection et de preuve. Les images servent à témoigner de l'ampleur de la mobilisation, mais aussi à dénoncer d'éventuelles violences policières. Elles constituent une forme de contre-pouvoir face aux discours officiels, permettant de vérifier les faits et de maintenir une pression sur les autorités.
Ulrike Lune Riboni insiste sur le fait que les images ne créent pas de comportement d'imitation, mais qu'elles participent à la construction d'une mémoire collective et à la légitimation du mouvement. Elles permettent également de maintenir la mobilisation au-delà des seules personnes présentes physiquement dans les cortèges, en touchant un public plus large via les réseaux sociaux.
Un phénomène à analyser avec prudence
L'enseignante-chercheuse appelle à une analyse prudente de ces phénomènes, loin des raccourcis qui consisteraient à attribuer aux images un pouvoir quasi mécanique sur les comportements. Les images s'inscrivent dans un contexte social et politique plus large, et leur réception varie selon les publics et les situations. Elles sont à la fois le reflet et le vecteur de la contestation, sans pour autant en être la cause première.
Alors que le mouvement de protestation se poursuit, la question du rôle des images reste centrale. Les débats suscités par le reportage de France 2 montrent que les médias eux-mêmes sont confrontés à des choix complexes dans le traitement de ces images. Pour Ulrike Lune Riboni, il est essentiel de continuer à analyser ces pratiques pour mieux comprendre les dynamiques de la contestation contemporaine.