Laure, cadre dans un grand groupe de distribution, perçoit un salaire mensuel de 5 700 euros. Pourtant, elle ne se considère pas comme riche, affirmant appartenir à la "classe moyenne". Les chiffres de l'Observatoire des inégalités, qui a publié mardi un rapport sur les riches en France, contredisent cette perception. Le seuil de richesse est fixé à deux fois le revenu médian, soit 4 292 euros par mois après impôts pour une personne seule, 6 438 euros pour un couple sans enfant ou 10 730 euros pour un couple avec deux adolescents. L'aisance ne concerne donc pas seulement les grands patrons ou les familles d'héritiers.
Un décalage entre perception et réalité
Louis Maurin, directeur de l'Observatoire des inégalités, explique que "ceux qui sont en haut de l'échelle ont tendance à se sous-estimer par rapport au reste de la population". Cette appréciation est largement partagée. Selon le baromètre 2024 de la Drees, 7 % des Français déclarent appartenir aux catégories les plus aisées, alors qu'ils sont en réalité 20 % selon les seuils de revenus déterminés par l'Observatoire des inégalités et le Crédoc.
Les biais psychologiques et sociaux
Cette erreur d'appréciation relève de la psychologie sociale : l'humain se compare rarement à l'ensemble de la population, mais à son cercle social. Si l'entourage est aisé, la personne se sent dans la "normalité" et perçoit la richesse comme supérieure. "Évidemment, si vous êtes dans un environnement aisé, vous savez que tout le monde ne vit pas comme vous, mais il est extrêmement difficile d'évaluer le niveau de vie des autres", souligne Louis Maurin.
Ce biais est accentué par l'entre-soi. Les plus aisés vivent souvent dans des quartiers homogènes, fréquentent les mêmes lieux et ont peu de contacts avec la pauvreté. Comme le notaient les sociologues Michel Pinçon-Charlot et Monique Pinçon-Charlot, "ils se mobilisent pour préserver l'intégrité de leurs rues, de leurs quartiers, de leurs banlieues chic". Marc Fleurbaey, directeur de recherches au CNRS, ajoute : "Plus on est riche et plus on vit dans des environnements similaires, plus on ignore ce qui se passe dans les catégories inférieures."
Un enjeu politique pour 2027
Le sentiment d'appartenir à la classe moyenne est également une manière de se protéger contre un sentiment de culpabilité. "Le privilège est mal vu dans toutes les sociétés", rappelle Marc Fleurbaey. Certains préfèrent attribuer leur réussite à leur travail et leur talent plutôt qu'à des privilèges. Louis Maurin souligne qu'une "frange des gens riches a un intérêt politique à se réclamer de la classe moyenne", notamment à l'approche de l'élection présidentielle de 2027, pour se dédouaner des exigences de la solidarité nationale.



