Après Polytechnique, Paris-Saclay ou l'université de Pau, c'est au tour de l'université de Montpellier (UM) d'acter un partenariat avec TotalEnergies dans le cadre de la mention du master Énergie. ONG, étudiants et syndicats dénoncent « une politique du fait accompli ». De son côté, TotalEnergies évoque « une volonté très forte de former les étudiants ».
Une signature contestée au conseil d'administration
Jeudi 11 juin, l'UM a signé un partenariat avec TotalEnergies portant sur le master Énergie. La convention prévoit quatre axes : interventions de professionnels de TotalEnergies dans les enseignements via le programme « Professeurs Associés », visites de sites industriels et énergétiques de TotalEnergies en Occitanie, facilitation des stages et des débouchés professionnels et organisation de conférences sur l'énergie.
Sur la plaquette, le programme séduit mais il est fortement contesté, notamment par les étudiants et les élus au conseil d'administration qui dénoncent le manque de transparence de l'université de Montpellier, qui se classe première sur le plan écologique en France. La veille, à la faculté des sciences, le débat sur ce partenariat s'est soldé par une égalité parfaite : 14 voix pour, 14 contre, deux votes blancs et cinq abstentions. C'est finalement la double voix du président du Conseil qui a fait pencher la balance en faveur du texte, malgré les critiques de la liste Ensemble pour une université de service public, qui dénonçait une « politique du fait accompli ».
« Les universités au service des entreprises »
Romain Poyet, diplômé de Polytechnique vendredi dernier et membre du collectif Eise, voit dans la signature de cette convention entre TotalEnergies et l'université de Montpellier une volonté de « mettre les universités principalement au service des entreprises ». Pour le polytechnicien, « les écoles se mettent au service des entreprises plutôt que de toute la société en adoptant leurs stratégies ».
À Polytechnique, déjà, une chaire de mécénat de 3,8 millions d'euros a été signée avec TotalEnergies et un centre de recherches à 100 millions d'euros a été projeté à quelques mètres des bâtiments des élèves. Un processus qui, selon Romain Poyet, « rétrécit » le débat scientifique : « On a une crise sociale et écologique majeure. Et l'ensemble des personnes qui disent qu'on va résoudre cette question centrent le sujet uniquement sur la partie écologie. Dans la partie écologie, uniquement sur la partie climat. Dans la partie climat, uniquement sur la partie énergie… » Le jeune homme a donc choisi de se mobiliser vendredi dernier lors de la cérémonie de remise des diplômes. Avec des camarades, il a interrompu la cérémonie pour dénoncer les actions de TotalEnergies : « c'est un devoir en tant qu'étudiant dans un monde qui court à sa perte ».
« Des partenariats dans le secret du cabinet »
« Nous avons appris la nouvelle très tardivement », regrette pour sa part le syndicat Solidaires étudiants, qui précise que le sujet n'a « pas été abordé du tout » en commission recherche. Pour Aurélien Trannoy (SCUM), élu au conseil d'administration, « c'est un peu une habitude de l'université de Montpellier de faire passer des partenariats dans le secret du cabinet », le syndicat affirme avoir découvert l'accord par communiqué de presse.
Notons que cette signature intervient huit mois après la condamnation de TotalEnergies par le tribunal de Paris pour « pratiques commerciales trompeuses » (greenwashing), pour avoir affirmé viser la neutralité carbone en 2050. Et dans un communiqué commun (FSU, Solidaires, CGT), les élus pointent trois problèmes éthiques : un préambule reprenant des formulations condamnées en justice ; un article permettant à TotalEnergies de « participer à la rédaction des unités d'enseignement » du master ; enfin une clause interdisant à l'UM d'utiliser le logo du groupe « dans des conditions qui pourraient porter préjudice à TotalEnergies », limitant de fait la liberté de critique scientifique.
« Nous ne sommes pas ce que l'on croit »
Tous dénoncent une « stratégie de fabrication de l'ignorance », comparable à celle de l'industrie du tabac, rappelant que TotalEnergies connaît depuis les années 1970 l'impact climatique de ses activités. Enfin, ils revendiquent la résiliation de la convention pour qu'un débat ait lieu sur les partenariats de l'université.
Face à ces critiques, la directrice France de TotalEnergies, Isabelle Patrier, défend le bilan du groupe : leader mondial du solaire avec 35 GW installés, reconversion de raffineries, 15 milliards investis chaque année dans l'électricité. Sur le partenariat, celle qui était présente ce 11 juin pour signer la convention réfute toute opération d'image, évoquant « une volonté très forte de former les étudiants » sur les sujets de transition énergétique, de stockage, de matériaux bas carbone qui « correspondent aux axes d'investissement du groupe ». Et d'assurer que TotalEnergies ne dicte pas de conclusions mais finance les domaines qui l'intéressent : « nous ne sommes pas ce que l'on croit ».
La dépendance des universités aux entreprises
Reste que le cas de l'université de Montpellier n'est pas isolé : à celle de Pau, 41 % des laboratoires sont déjà liés à TotalEnergies, qui est aussi implanté à Polytechnique et Paris-Saclay. L'ONG Les Amis de la Terre ne cesse d'alerter sur le sujet : pour eux, ce type d'accord illustre « la dépendance croissante d'une recherche publique sous-financée aux fonds privés ».
« Les multinationales ont toujours cherché à influencer la recherche, note l'ONG, mais maintenant, les directions des universités sont plus contraintes : on leur a imposé de gérer moins d'argent public, ce qui est un choix politique qu'on peut dénoncer. »



