Selon l’orientation du vent, un parfum très particulier se diffuse rue Morel, à Montrouge (Hauts-de-Seine). Ses notes vanillées et balsamiques sont encore plus prononcées quand on passe la petite porte d’entrée du numéro 6. Le mystère sur ce parfum oriental se dissipe à la lecture de la plaque posée sur la façade. Elle annonce la couleur : « Papier d’Arménie », dans un encadré jaune sur fond bleu clair.
Une entreprise familiale centenaire
À côté, depuis octobre, au sol, la Mairie a fait la surprise à son nouveau directeur d’installer une borne historique sur cette entreprise du patrimoine vivant (EPV), qui a célébré ses 140 ans l’année dernière, alors qu’Arnaud Schvartz, arrière-arrière petit-fils du fondateur Henri Rivier, arrivait aux commandes.
La façade du bâtiment est la même depuis plus d’un siècle et réunit toujours sur 900 mètres carrés l’usine et les bureaux. On ne voit plus de traces de l’explosion survenue dans l’atelier en 2017 causant trois blessées parmi les employés. De l’entrepôt, partent tous les deux jours les camions qui acheminent la marchandise partout dans le monde, à raison de 2 millions de petits carnets de papier à brûler par an.
Chaque page est divisée en languettes prédécoupées qu’il suffit de brûler dans un bol ou une coupelle et qui se consume comme de l’encens dans une odeur orientale assez forte et très reconnaissable.
Actuellement, ces carnets de 9 centimètres sur 6 centimètres se déclinent sous trois parfums uniques : Tradition est le plus ancien, aux notes sucrées, vanillées et balsamiques. Il y a aussi Arménie, créé en 2006 par Francis Kurkdjian, parfumeur de renom, à base de myrrhe, de sauge, de lavande et de bois de cèdre ; puis Rose, imaginé en 2009 par ce dernier et composé de roses d’Orient. « Désodorise et parfume », lit-on sur chaque carnet. Les médailles figurant sur leur couverture sont celles obtenues lors des expositions universelles de 1888 et 1889.
Une formule secrète, brevetée
Tous ces carnets sont imbibés d’un mélange dont la formule se concocte ici, dans ces ateliers. Une formule mystérieuse, brevetée. La même qu’il y a 140 ans, transmise à tous les membres de la famille d’Arnaud l’ayant précédé à la tête de l’entreprise, dont sa mère, Mireille aux commandes jusqu’à ses 78 ans. C’est de sa mère qu’elle avait reçu les clés de l’usine et la recette secrète de ce « produit simple qui mêle, selon Arnaud Schvartz, tradition, héritage et luxe accessible. »
Un bon dans le passé s’impose, fin XIXe siècle, aux origines de son histoire. À cette époque, l’arrière-arrière grand-père d’Arnaud, Henri Rivier, tient un laboratoire pharmaceutique avec son associé Auguste Ponsot et développe des médicaments, dont l’un, pour soigner la tuberculose. Lors d’un voyage en Arménie, ce dernier fait une découverte. Là-bas, les habitants parfument et désinfectent leurs maisons en faisant brûler du benjoin, la résine d’un arbre tropical. Cette pratique traditionnelle séduit le Français qui décide lui aussi d’importer le benjoin en France. Avec cette matière première, son associé, Henri Rivier, fait plusieurs expériences. Grâce à la dissolution du benjoin dans de l’alcool à 90 degrés, il obtient une odeur persistante, y ajoute du parfum et parvient à un mélange aromatique subtil et tenace. Comme support, Henri Rivier choisit un papier buvard capable d’absorber le mélange, de brûler sans s’enflammer, tout en conservant l’odeur.
Depuis, il s’en vend partout, en ligne et en magasin, dans la grande et moyenne distribution, les parapharmacies, les chaînes alimentaires bios, des boutiques de décoration, Amazon… Un Français sur quatre en a déjà utilisé (selon ACNielsen).
Un processus de fabrication inchangé
Sa recette n’a pas changé. Sa fabrication prend six mois et passe par douze étapes. Certaines tâches restent manuelles, d’autres sont automatisées. « La dizaine d’employés mobilisés sont polyvalents, explique Arnaud Schvartz, et formés aux trois métiers, pour ne pas se lasser. »
La routine pourtant est la même. Le matin, deux employés commencent par tremper les feuilles de buvard pré-imprimées, fabriquées en Suède, dans un bac contenant une solution secrète, avec un sel particulier. « Ça prépare le papier avant de le parfumer », explique Lucien, dans l’entreprise depuis 2024. À ce poste de 8 heures à 10 heures du matin, en binôme avec Noémie embauchée il y a huit ans, il doit faire attention à ne pas déchirer les feuilles mouillées au moment de les étaler les unes sur les autres. « C’est un coup de main à prendre », explique-t-il. À eux deux, pendant deux heures, ils doivent préparer 2 500 feuilles. Lesquelles seront installées sur des claies, mises dans une pièce spéciale où soufflent de l’air chaud et de l’air froid. Quand elles sont sèches, ces paquets de feuilles empilées descendent au sous-sol se faire parfumer.
C’est là que le benjoin entre en scène. L’entreprise l’achète au Laos mais cette résine, obtenue à partir d’une espèce d’arbre - le Styrax tonkinensis — se trouve aussi ailleurs en Asie. « Il est produit et récolté par une famille française avec laquelle ma mère était déjà en contact. Avant elle, l’entreprise passait par un intermédiaire », raconte Arnaud Schvartz qui en commande plusieurs tonnes une fois tous les deux ans. La cargaison arrive par bateau au Havre (Seine-Maritime), direction Montrouge dans des caisses de bois où, le benjoin, durci, sous forme de grains, va vieillir.
Le benjoin est broyé puis ajouté à d’autres ingrédients, dont le parfum provenant des ateliers de Francis Kurkdjian. Tout le mélange mijote dans une vingtaine de grosses cuves en inox, réunies dans une pièce spéciale, fermée à triple tour et que l’on vient remuer tous les matins. « Ce qui est difficile est d’avoir la même régularité », poursuit le directeur général.
Ce mélange est ensuite transvasé dans une autre pièce close, dans laquelle opère Sana, employée depuis plus de dix ans. Elle récupère les paquets de feuilles préparées par Lucien et Noémie. Celles-ci prennent un nouveau bain mais cette fois dans cette solution parfumée et Sana les accroche une par une sur un séchoir. Sana les envoie ensuite dans des chambres chaudes. Là aussi, « il faut un coup de main incroyable », souligne Arnaud. Ensuite, les piles de feuilles séchées changent encore d’étage pour rejoindre l’atelier coupe et se transformer en carnets de 12 feuilles et 36 lamelles.
Un produit artisanal et moderne
La partie assemblage est automatisée depuis 1995. Une nouvelle machine, toute récente, sort les carnets par blocs de 4, sous le contrôle de Philippe, le responsable de production, à raison de 10 000 par jour. Caroline, 51 ans, dans les murs depuis plus de 33 ans se souvient quand elle devait tout faire à la main, formée par sa mère, employée de l’entreprise elle aussi.
Comme tous les employés, elle porte un polo bleu marine avec une encolure bleu Roy et une étiquette jaune sur la poitrine estampillée « Papier d’Arménie ». Elle était là avant que n’arrive Philippe, son chef, âgé de 54 ans, là depuis 25 ans, attiré par le « sens de la tradition et des gestes transmis ». Il est le seul parmi les salariés à connaître le secret de la formule car c’est à lui que revient la mission d’assembler le fameux mélange, dont il connaît l’odeur par cœur. Rien ne sert de lui tirer les vers du nez, Philippe ne dira rien. « Si je le divulgue, répond-il, je mets en danger l’entreprise. »
Comme ses collègues, il retire une certaine fierté de fabriquer ce produit unique, « un peu désuet et indémodable ». Il trouve aussi « sympa de voir son produit dans tous les magasins ! » sans parler du travail d’équipe « plaisant » en sachant « qu’on va parfumer les atmosphères des maisons. » Quand il doit recruter, il cherche en général des candidats avec un Bac Pro et formés aux arts graphiques, qu’il formera ensuite. « Il faut trois ans pour tout maîtriser, insiste Philippe ; entre le traitement des feuilles et la conduite des machines. C’est un métier unique, il faut que cela plaise. » Philippe valorise beaucoup le fait « d’être acteur sur toute la chaîne de fabrication et de voir le produit fini. »
Un avenir prometteur
Aujourd’hui, Philippe est serein. Mais ses équipes et lui ont craint pour l’avenir de ces petits carnets et pour l’entreprise. Avant qu’Arnaud Schvartz ne décide de succéder à sa mère, l’entreprise a connu quelques mois d’incertitude. « On voyait de potentiels repreneurs passer », raconte Philippe. Certains avec des promoteurs, dans l’idée de construire des logements à la place de l’usine ; d’autres ne s’intéressaient pas du tout au produit. »
Contre toute attente, Arnaud a repris le flambeau. À la direction financière de plusieurs entreprises pendant toute sa carrière, y compris en Espagne, premier pays étranger conquis par Papier d’Arménie, Arnaud n’était pas destiné à reprendre l’entreprise familiale. Très attaché à son histoire, connaissant bien le produit et peu convaincu par les projets des candidats au rachat, il s’est lancé. « L’entreprise était en bonne santé financière, explique Arnaud et j’avais bien travaillé mon dossier. Je n’ai eu aucun problème avec les banques. Je parlais le même langage qu’elles. » Et puis, poursuit-il, « on fait partie du patrimoine local. »
Soulagement donc pour les salariés et pour la maman d’Arnaud qui, note-t-il, « aurait été très triste que l’entreprise aille à quelqu’un d’autre ». À la tête d’une société de 4 millions d’euros de chiffre d’affaires et d’une croissance à deux chiffres l’année dernière, Papier d’Arménie, « très rentable », selon son DG, réalise 20 à 30 % de ses ventes à l’international. Ce dernier vise les 10 millions d’euros et 50 % de l’activité à l’export. « La marque est déposée dans le monde entier », explique-t-il, même si « cela coûte un peu d’argent ». Le prix à payer pour conserver son caractère unique. « On fait beaucoup de contrôle qualité pour que nos produits soient parfaits. On ne veut pas de savonnettes à l’huile de palme. Tous les jours on me propose d’être vendu sur Amazon aux États-Unis, mais je fais très attention à notre image. »
Papier d’Arménie travaille actuellement la sortie d’un quatrième parfum sur lequel Arnaud reste discret. On sait juste qu’il faut « avoir des parfums forts, qui tiennent sur le papier et ne se transforment pas une fois dessus » explique-t-il, la tête pleine de projets. Accentuer sa présence sur les réseaux sociaux, y compris TikTok, en fait partie. Se diversifier, Arnaud Schvartz est d’accord, à condition de garder la maîtrise du produit. Ce qu’il parvient à faire pour les bougies lancées par sa mère il y a environ 15 ans en cire végétale (5 % des ventes), même si Papier d’Arménie ne les fabrique pas.
La personnalisation de ses carnets aux couleurs d’un événement ou d’une entreprise est une autre piste à poursuivre. De même que les boutiques des musées parisiens par exemple dont Arnaud aimerait pousser les portes ? « C’est impossible de rentrer ! », s’étonne-t-il.
Les prix, il les a montés. « Ma mère ne les avait pas augmentés depuis deux ans alors que le coût des ingrédients a triplé », argue-t-il. Désormais, un carnet se vend à partir de 2,50 euros.
Près d’un an après sa prise de poste, ce dirigeant de 57 ans découvre ce que signifie reprendre une entreprise. « On aimerait tout contrôler, mais parfois, on se retrouve avec 30 % de ventes en plus sur un mois et on ne comprend pas pourquoi », observe le financier, qui travaille debout dans un petit bureau aux murs remplis de souvenirs familiaux. Quand sa mère vient déjeuner parfois, il lui demande toujours son avis.



