Caricaturé en robot froid, le travailleur allemand n'en reste pas moins un être humain, dont le cœur bat la chamade à l'arrivée des beaux jours. Oubliez alors toute Deutsche Qualität, « exemple allemand », « valeur travail » et autres clichés de notre côté du Rhin, l'heure est à profiter du ciel bleu. En ce mois d'avril, les Berlinois semblent particulièrement pressés de s'asseoir dans les nombreuses pelouses de la ville avec pour seul plaisir de regarder le temps couler. Nous ne sommes qu'au début du printemps et les plus beaux mois ensoleillés restent à venir. Alors pourquoi tant de hâte à profiter du ciel bleu ? C'est que le temps à flâner pourrait bien vite se réduire dans les années qui viennent.
Tir à boulet rouge sur le temps partiel
Depuis le début de l'année, une offensive gouvernementale sans précédent a lieu contre le « Lifestyle-Teilzeit ». Traduction : le temps partiel de confort. D'abord par la Mittelstands-und Wirtschaftsunion (Union des entreprises, des professions libérales et des travailleurs indépendants), qui a créé ce terme peu flatteur et a proposé en janvier de restreindre le recours au temps partiel, employé par 40 % des salariés allemands – deux fois plus qu'en France.
Le ministre-président de la Hesse, Boris Rhein, montait à son tour au créneau. « En Allemagne, nous devons nous réhabituer à travailler davantage », déclarait-il en janvier, en taclant l'idée d'une semaine de quatre jours, de plus en plus espérés par les travailleurs. Coup de grâce un mois plus tard, en février, lorsque le chancelier Friedrich Merz revenait traumatisé de son premier voyage officiel en Chine et déclamait un discours qui fera date dans l'opinion publique allemande :
« Nous ne sommes tout simplement plus assez productifs. Chacun peut dire “Je fais déjà beaucoup”, et c'est peut-être vrai. Mais quand on revient de Chine, mesdames et messieurs, on voit les choses plus clairement. Nous devons travailler un peu plus dur. »
« Le pire chancelier qu'on a jamais eu »
Des propos pas franchement appréciés par la population berlinoise. « C'est le pire chancelier qu'on a jamais eu, soutient Antje, 61 ans, professeure. Angela Merkel était loin d'être parfaite, mais au moins elle était humaine. » Celle, qui se définit comme « presque boomer », se souvient des luttes sociales passées : « Dans les années 1980, on a lutté pour la semaine de 35 heures, on a ensuite obtenu la semaine de 38,5 heures – si l'employeur veut bien, ce qui n'est pas le cas de tous. »
D'autres victoires suivront. Depuis 2001, tout salarié d'une entreprise de plus de 15 personnes peut réclamer du temps partiel au bout de six mois d'ancienneté. Des acquis sociaux que le gouvernement veut décortiquer. « Friedrich Merz ne veut pas seulement retourner vers la semaine de 40 heures, mais il exige une semaine de 48 heures. Et si le peuple ne veut pas c'est que nous sommes de gros fainéants ! », enrage Antje.
Même un vendredi, il fait bon d'être dehors à Berlin, surtout grâce au temps partiel. Mi-janvier, le chancelier évoquait effectivement l'idée de réformer l'Arbeitszeitgesetz, la loi sur le temps de travail, pour introduire une limite hebdomadaire de 48 heures complète, soit le maximum autorisé par les conventions européennes. La réforme est encore sur la table, mais extrêmement impopulaire. En février, une étude de l'IU Internationale Hochschule, une université privée allemande, montrait que 73,5 % des Allemands étaient opposés à une telle idée.
Le bien peu enviable modèle grec
Plus grand affront de l'histoire récente allemande, la Grèce, tant raillée par le passé, est désormais citée par le gouvernement comme modèle à suivre. Un Grec travaille en moyenne 1.900 heures par an, plus gros total de l'Union européenne, contre 1.343 heures pour un Allemand, le plus faible score de l'OCDE. Comptez 1.742 heures dans les pays de l'organisation et 1.500 heures en France (et oui, on travaille plus que les Allemands).
Préférant Zola à Zeus, Athènes a même adopté la semaine de six jours de travail. « Ça n'a aucun sens », jure Andrea, 65 ans. Avec la sagesse de son âge, la Berlinoise l'assure : le salarié allemand n'a jamais brillé par son volume horaire, mais par sa productivité par heure. « Les Grecs ne sont pas vraiment connus pour leur efficacité, raille celle qui a longtemps été RH. Plus on travaille longtemps, moins on travaille bien. C'est une mesure populiste basée sur des calculs bruts du taux horaire sans vraie analyse derrière. »
En bon joueur d'échecs, David, 26 ans, a toujours préféré les plans sur le temps long aux émotions du moment. Et il le sait, pour gagner la partie, il faut parfois sacrifier certaines pièces ou du confort. Pour lui, le problème n'est pas tant sur la Chine que la démographie allemande. « Il faut travailler plus pour financer nos retraites. Sinon, on va dans le mur et on cotise dans le vide. » Simple équation mathématique pour lui : « On est de moins en moins de travailleurs actifs. Si on veut garder notre confort de vie, on n'a pas le choix. »
Une bière plutôt qu'« une bataille perdue d'avance »
Les Allemands sont-ils prêts à l'entendre ? « Ils sont plus intéressés par le salaire que par les données macroéconomiques. C'est pour ça qu'il faut une réduction des taxes sur les heures supplémentaires, ou moins aider les temps partiels », estime David. Lui-même l'admet : le système actuel n'est pas assez incitatif. L'Allemand étant plus doué avec sa calculette, il voit bien que ce n'est pas assez rentable de repasser au temps plein.
Mais pas certain qu'un accroissement de la fiche de paie mensuelle suffise. Si le temps partiel rencontre un tel succès en Allemagne, c'est aussi parce qu'« il est le seul moyen d'élever des enfants », assure Léna, pendant que sa marmaille joue dans le parc. La plupart des cours finissent à 14 heures, et les garderies n'officient que quelques heures dans la journée. « Les nounous sont rares, et c'est souvent de toute manière moins rentable. » 50 % des femmes actives sont en temps partiel, contre moins de 15 % des hommes.
Or, l'Allemagne a déjà une natalité catastrophique avec 1,3 enfant par femme – chiffre en baisse constante chaque année –, « vouloir passer les femmes en temps plein est un suicide démographique », continue la mère, rappelant que des berceaux vides sont une catastrophe économique à venir bien pire que les semaines de quatre jours.
La comparaison avec la Chine a également du mal à passer. Aussi puissante que soit la volonté allemande, que peuvent 80 millions de personnes contre 1,4 milliard, et avec des conditions de travail qui ne laissent que peu rêveur. « Que veut Friedrich Merz ? Nous faire travailler 100 heures par semaine, sans salaire, pour concurrencer Huawei ? On ne va pas mourir à l'usine non plus », rigole Emil. Il faut parfois savoir laisser sa place dans l'histoire, assure l'étudiant, et tant pis pour les rêves passés de Bismarck. « Nous étions une grande puissance pendant des siècles. Aujourd'hui, c'est au tour de la Chine ou des États-Unis. » Il l'assure, une bière savourée en terrasse vaut mieux « qu'une bataille perdue d'avance ». La Chine, la Grèce, la démographie, Merz ont certes de solides arguments mais ont peu de poids face à un ciel bleu de printemps.



