Les Mon Chéri, After Eight, glaces rhum-raisin et pizzas à l'ananas font partie de ces aliments qui divisent. Pour certains, ce sont de véritables délices ; pour d'autres, des associations incompréhensibles. Mais qui sont ces personnes qui les adorent, et pourquoi ? La sociologue spécialiste des comportements alimentaires Catherine Pinet-Fernandes éclaire ces préférences qui dépassent le simple caprice.
Des goûts ancrés dans l'histoire personnelle et familiale
Nicolas, 55 ans, salive à la seule évocation des Mon Chéri. Ce mélange de liqueur de cerise et de chocolat noir lui a été transmis par sa grand-mère. Aujourd'hui, il est « celui qui aime les Mon Chéri » dans sa famille, quitte à faire grimacer. Sa fille Marion, 29 ans, et son ex-femme Loëtitia, 51 ans, partagent le même penchant pour les After Eight, ces chocolats à la menthe très particuliers.
Pour Catherine Pinet-Fernandes, ces frictions autour des goûts culinaires ne relèvent pas de l'arbitraire. « Le fait d'apprécier tel ou tel aliment est lié à notre histoire personnelle, à la manière dont notre goût s'est construit, mais aussi à la manière dont on construit notre identité », explique-t-elle. Ce rapport à l'identité expliquerait les débats animés à table ou sur les réseaux sociaux.
La transmission des goûts « anciens »
Pierre-Michel, 69 ans, ne renoncerait pour rien au monde à une glace rhum-raisin. Il s'en amuse : « C'est aussi une manière de prendre de l'alcool… Sans prendre de l'alcool. » Son fils Benoît, 27 ans, abonde : « Rhum-raisin, c'est une tuerie ! » Selon la sociologue, ces sucreries alcoolisées ne sont pas disruptives en soi : « Ce sont des goûts assez anciens. Des produits qui ont longtemps été considérés comme classiques peuvent paraître étranges à des générations plus jeunes. »
La transmission joue un rôle clé. Marion, par exemple, a commencé à adorer les After Eight il y a seulement cinq ans : « Je n'ai pas toujours aimé ça, avant je détestais même. » Elle tente désormais de convaincre son entourage, sans comprendre qu'on puisse ne pas aimer. Nicolas, lui, ne cherche pas à convertir : « Je respecte les goûts de chacun et je ne pense pas que ça peut vraiment changer. » Et d'ajouter, malicieux : « Je peux récupérer les boîtes des autres si j'en ai l'occasion ! »
La transgression comme affirmation de soi
Au-delà de la transmission, certains aliments relèvent de la transgression. La pizza à l'ananas, par exemple, est une recette transgressive par rapport au système culinaire français, qui mélange peu le sucré et le salé. Pour Catherine Pinet-Fernandes, « il y a des associations plus récentes que je qualifierais, en tant que sociologue, de transgressives ». Se démarquer peut ainsi devenir une manière de s'affirmer.
Les réseaux sociaux amplifient ce phénomène. Les associations de vin et de Coca, ou encore les huîtres au Red Bull, visent moins à se démarquer qu'à choquer et à buzzer. « Les réseaux sociaux poussent les personnes qui les utilisent à expérimenter des recettes et des saveurs », analyse la sociologue. Ils modifient aussi l'offre en magasin, comme l'a montré le succès du chocolat Dubaï, qui a démultiplié les références à la pistache.
Catherine Pinet-Fernandes regroupe ces aliments disruptifs sous la notion d'Ocni (Objet comestible non identifié), théorisée par son confrère Claude Fischler : « Quelque chose de très nouveau qui arrive comme ça dans notre assiette. »
Reste que tous ne sont pas convaincus. Louise, 20 ans, étudiante en psycho, résume son avis sur ces associations : « Beurk, beurk ! » Un fossé générationnel et identitaire qui, visiblement, n'est pas près de se combler.



