Le marché du manga d'occasion connaît un essor fulgurant, porté par des plateformes comme Vinted, eBay ou Rakuten. Mais derrière ces bonnes affaires pour les lecteurs se cache une menace grandissante pour la création et l'édition. Selon une enquête du Point, publiée le 12 février 2025, la revente de mangas en ligne atteint des volumes records, avec plus de 10 millions d'ouvrages échangés chaque année en France. Ce phénomène, s'il séduit les consommateurs soucieux de leur budget, fragilise directement les éditeurs, qui voient leurs ventes de neuf stagner et leurs marges fondre.
Un marché de l'occasion dopé par les plateformes numériques
La vente de mangas d'occasion a explosé ces dernières années, portée par la démocratisation des plateformes de revente entre particuliers. Vinted, initialement spécialisé dans l'habillement, a vu sa catégorie manga devenir l'une des plus dynamiques. eBay et Rakuten, historiquement présents sur ce créneau, enregistrent également une croissance soutenue. En 2024, le nombre d'annonces de mangas d'occasion a bondi de 35 % par rapport à l'année précédente, selon les données compilées par le magazine.
Cette tendance s'explique par plusieurs facteurs : le prix élevé des nouveautés (souvent entre 6 et 8 euros le volume), la multiplication des séries à succès comme One Piece ou Jujutsu Kaisen, et l'habitude croissante des lecteurs de revendre leurs collections après lecture. Les séries complètes se vendent particulièrement bien, parfois à des prix défiant toute concurrence. Un phénomène qui n'est pas sans rappeler celui observé pour les livres de poche, mais avec une ampleur inédite.
Des ventes de neuf en berne, des éditeurs inquiets
Face à cet engouement pour l'occasion, les éditeurs de mangas tirent la sonnette d'alarme. Les ventes de volumes neufs, qui représentaient encore 95 % du marché en 2015, sont tombées à 85 % en 2024, selon les chiffres du Syndicat national de l'édition (SNE). Cette érosion, bien que modérée, se traduit par des pertes sèches pour les maisons d'édition. « Chaque volume d'occasion vendu est un volume neuf qui ne sera pas acheté. À terme, c'est toute la chaîne de création qui est menacée : auteurs, traducteurs, dessinateurs, imprimeurs », explique Pierre Dutilleul, directeur éditorial chez un grand groupe français.
Les petites structures sont les plus vulnérables. Elles dépendent souvent de ventes stables pour amortir les coûts de traduction et de fabrication. Or, la revente massive de mangas réduit d'autant les revenus des éditeurs, qui doivent pourtant continuer à investir dans de nouvelles licences. Certains éditeurs tentent de réagir en proposant des éditions collector ou des chapitres bonus, mais ces stratégies peinent à endiguer le phénomène.
Une menace pour la diversité éditoriale et la création
Au-delà des aspects économiques, c'est la diversité de la production qui est en jeu. Les éditeurs pourraient être tentés de se recentrer sur les séries les plus rentables, au détriment de titres plus confidentiels ou innovants. « Le manga d'occasion crée un cercle vicieux : moins de ventes de neuf, moins de revenus pour les éditeurs, moins de nouveautés, et donc moins de choix pour les lecteurs », alerte Claire Fontana, responsable du pôle manga dans une maison d'édition parisienne.
Les auteurs et dessinateurs, souvent rémunérés sur la base des ventes de leurs ouvrages neufs, sont également impactés. Leurs droits d'auteur diminuent mécaniquement, ce qui peut les dissuader de se lancer dans de nouveaux projets. Certains éditeurs appellent donc à une prise de conscience collective, tout en reconnaissant la difficulté de lutter contre un phénomène de consommation bien ancré.
Des pistes pour concilier occasion et création
Face à ce constat, plusieurs solutions sont évoquées. La mise en place d'une taxe sur les plateformes de revente, déjà appliquée dans certains pays européens, est régulièrement citée. Elle permettrait de financer des aides à la création. D'autres proposent de développer des offres de lecture numérique à bas prix, afin de proposer une alternative légale à l'achat d'occasion. Enfin, certains éditeurs misent sur la fidélisation des lecteurs via des programmes de récompenses ou des éditions enrichies.
En attendant, le marché de l'occasion continue de croître, porté par une demande toujours plus forte. Les éditeurs devront s'adapter pour préserver l'écosystème du manga en France, qui reste l'un des plus dynamiques d'Europe. Selon le SNE, le secteur représente encore près de 400 millions d'euros de chiffre d'affaires annuel, mais cette manne pourrait fondre si rien n'est fait. La balle est dans le camp des acteurs de la filière, qui doivent trouver un équilibre entre accessibilité pour les lecteurs et rémunération des créateurs.



