Les silhouettes ultra-minces, avec des joues creusées et des ossatures visibles, font leur retour sur les tapis rouges d'Hollywood et dans les défilés de mode, après plus d'une décennie de « body positivisme ». Des personnalités comme Margot Robbie, Olivia Wilde, Ariana Grande, Alexa Demie ou Kelly Osbourne affichent des corps métamorphosés, souvent aidées par des régimes drastiques et l'utilisation détournée de traitements comme l'Ozempic. Ce phénomène réveille de vieilles craintes chez les soignants et les associations de prévention, qui s'interrogent sur une possible épidémie de troubles des conduites alimentaires (TCA) chez les plus jeunes.
Un retour à l'idéalisation de la minceur, mais pas encore de hausse des demandes de soins
Du côté des professionnels de santé, l'heure est à la vigilance mais pas à la panique. « C'est une question compliquée parce qu'on note bien un retour, ou plutôt une remise en focus de la minceur, favorisée par la démocratisation des traitements médicamenteux de l'obésité, explique Hugo Saoudi, psychiatre spécialisé TCA et médecin du réseau TCA francilien. Il y a un retour à l'idéalisation et une forme de glamourisation de la perte de poids et de la minceur de la maigreur extrême », confirme le médecin à 20 Minutes. « Mais cela ne se traduit pas encore sur le terrain par une augmentation du nombre de demandes de soins pour des troubles des conduites alimentaires », précise Hugo Saoudi.
Le spécialiste des TCA rappelle la nature complexe de ces pathologies : « Les troubles des conduites alimentaires sont mal connus et les retards de diagnostic sont conséquents. Il faut environ 2 ans et demi pour l'anorexie mentale, environ 3 ans et demi pour la boulimie et entre 4 et 5 ans pour l'hyperphagie boulimique. » Ainsi, « on a assez peu de recul en réalité concernant cette question-là ».
La crainte d'un modèle esthétique basé sur l'Ozempic, les filtres et l'IA
Un constat partagé par Caroline Seguin, diététicienne-nutritionniste et comportementaliste spécialisée dans les TCA. « Si on parle uniquement des TCA en lien avec les diktats de la mode, il n'y a pas forcément une recrudescence, parce que les TCA sont multifactoriels », explique la professionnelle. Selon elle, les représentations esthétiques seules « ne suffisent pas à déclencher les TCA », même si elles peuvent « les favoriser ».
Mais au-delà d'une silhouette squelettique promue par l'Ozempic et certaines stars, l'intelligence artificielle et les filtres de retouche redessinent les contours du « corps idéal » imposé aux femmes. « Ce qui me fait plus peur, c'est la falsification de la nature. On va se poser la question de l'IA, de la chimie… Et pour un adolescent, il devient impossible d'accéder à ces standards par l'hygiène de vie, le sport ou le sommeil », s'inquiète Caroline Seguin.
« C'est un message très violent qu'on envoie aux jeunes filles et femmes »
Cette course à la beauté surnaturelle fait écho au mannequinat lui-même. « Le but, c'est d'afficher l'habit. Donc l'idée est de faire disparaître la femme, de la rendre invisible », développe Caroline Seguin. « En imposant des corps androgynes, on vient lisser et aplatir complètement l'originalité, la diversité des corps. »
Ce climat, les personnes concernées en mesurent la violence au quotidien. Sandra, 38 ans, ancienne anorexique de ses 12 à 27 ans, est aujourd'hui en colère. « C'est un message très violent qu'on envoie aux jeunes filles et femmes en faisant revenir la maigreur à la mode ! ». Revenue de cet enfer, elle affirme pourtant que si elle avait été adolescente aujourd'hui, elle serait tombée « dans cette spirale encore plus rapidement, en voyant ces corps dans (son) téléphone ou à la télé. » Évoquant les séquelles physiques, la perte de ses cheveux, les douleurs aux articulations et des problèmes de dentition, Sandra martèle que « la vraie vie des TCA, c'est la douleur, pas les paillettes ».
Si vous êtes victime de TCA ou qu'un proche est victime de TCA, vous pouvez joindre la ligne téléphonique « Anorexie Boulimie, Info écoute » au 09.69.325.900. La permanence téléphonique est ouverte de 16 à 18 heures, les lundis, mardis, jeudis et vendredis.