Alors que les blocages lycéens se multiplient en France contre la vie chère et la précarité, les influenceurs français sont sommés par leur communauté de prendre position. Certains, comme Squeezie (5,9 millions d’abonnés sur Twitch), refusent d’évoquer les débordements, tandis que d’autres, comme Léna Situations (3,2 millions d’abonnés sur YouTube), ont été aperçus dans les cortèges. Une pression sociale évidente pèse sur ces créateurs de contenu, dont l’audience est majoritairement jeune et directement concernée par les revendications.
Un soutien affiché aux lycéens, un silence sur les casseurs
Dans un live Twitch diffusé début octobre, Squeezie a été interpellé dans le chat par plusieurs spectateurs au sujet des débordements survenus lors des blocus lycéens. Sa réponse est catégorique : « Non, ici on n’en parle pas. Mais on parle des conditions des lycées qui sont dans des états merdiques, des horaires inhumains et contre-productifs des lycéens… Ça, on peut. » Sur Instagram, il s’était déjà dit « admiratif et fier » du combat des jeunes, qui constituent une très grande partie de son audience.
Le streameur AmineMaTue, suivi par 3,48 millions de personnes sur Twitch, a lui aussi balayé la question des violences urbaines dans un live : « Pourquoi se focaliser sur les casseurs ? C’est une minorité », insiste-t-il, avant de rappeler les causes « bien plus importantes » pour lesquelles les lycéens se mobilisent.
Léna Situations dans le cortège, une présence controversée
Le 17 octobre, journée de grande mobilisation contre la vie chère et la précarité, Léna Situations a été aperçue dans le cortège de la manifestation parisienne. Si certains saluent son engagement, d’autres critiquent violemment l’influenceuse star, régulièrement épinglée pour son train de vie luxueux. « Elle fait semblant d’être du côté du peuple », s’insurge une internaute sur X, tandis qu’un autre ironise : « C’est pour son prochain vlog "24h dans la peau d’un smicard" ».
Derrière ces quelques détracteurs se cache une audience qui demande à ses influenceurs préférés de prendre position. « Les abonnés s’identifient à eux, ils se sentent proches et attendent qu’ils se positionnent lorsqu’il s’agit de préoccupations qui les concernent directement, explique Stéphanie Laporte, consultante en marketing digital et influence. Il y a une pression sociale évidente. »
Un risque financier pour les plus petits créateurs
Les principaux influenceurs qui sont montés au créneau « sont ceux qui peuvent se le permettre », rappelle Stéphanie Laporte. Leurs reins sont solides et ils n’ont pas peur de perdre quelques followers, sachant que leurs collaborations commerciales pourront difficilement être rompues. Les plus petits créateurs, en revanche, prennent un risque en s’exprimant. « La consigne de leur agent est souvent la neutralité, affirme la consultante. Ils ne veulent pas voir un contrat sauter ou se mettre une marque à dos. » Elle ajoute : « C’est toujours plus simple de se taire, leur audience est trop polarisée ».
Après le 17 octobre, de nouvelles voix se sont élevées pour condamner, cette fois, les pillages de magasins. « Naturellement, ceux qui ont des partenariats avec Sephora, Apple et d’autres marques dont les magasins ont été vandalisés sont obligés de soutenir leurs sponsors », concède Stéphanie Laporte. Un deux poids, deux mesures qui dérange.
Romane Bertrand et Clara Berry : des prises de parole controversées
Romane Bertrand, influenceuse au train de vie aisé suivie par 400 000 personnes sur Instagram, a posté une story dans laquelle elle se dit « révoltée » par les agissements des casseurs, affirmant que « la colère ne donne pas tous les droits ». Les réponses sont virulentes : « Elle nous montrait son appartement fraîchement acheté en plein centre de Paris il y a deux semaines, et vient maintenant expliquer aux gens comment manifester », s’insurge une jeune femme. Une autre ironise : « On ne l’a jamais entendue au sujet de la Palestine ou des lycéens, mais attention Dior a été pillé donc elle ouvre sa bouche, quelle hypocrisie. »
D’autres influenceurs font de la lutte sociale un décor instagrammable. Au début des mobilisations, fin septembre, la Fashion Week battait son plein et les rues parisiennes sont devenues le théâtre d’une rencontre incongrue entre deux mondes. Au milieu des manifestants, la mannequin et influenceuse Clara Berry s’est photographiée, mégaphone de la CGT à la main, à la sortie d’un défilé de mode place de la République. Tollé général sur les réseaux sociaux, où on l’accuse d’instrumentaliser la colère des lycéens, étudiants et fonctionnaires pour faire des vues. De nombreux créateurs se sont également mis en scène en pleine révolte, via des contenus générés par intelligence artificielle, réduisant une nouvelle fois le combat social à un parti pris esthétique.
Assumer sa position, un choix risqué
À l’approche de l’élection présidentielle, ils sont de plus en plus à souhaiter s’engager de façon claire. « Certains ne peuvent plus se taire, notamment ceux issus des milieux populaires, qui se sentent concernés par les problématiques sociales actuelles », assure Stéphanie Laporte. L’influenceuse Cookinut, qui partage des recettes de cuisine à ses 1 million d’abonnés sur Instagram, a choisi il y a quelques mois d’assumer officiellement son positionnement à gauche. « Ça a été assez violent, elle s’est fait copieusement insulter », perdant au passage des milliers de followers, rapporte l’experte.
D’autres ont apporté leur soutien aux manifestants tout en appelant avec pédagogie au calme, comme le tiktokeur marseillais Johan du compte Johan & Racha, qui a demandé à la jeunesse marseillaise de « ne pas se tromper de combat ». « Le bus que vous avez brûlé, c’est le bus qui permet à vos mères le matin d’aller travailler, à vos petits frères et petites sœurs d’aller à l’école », dit-il. Reste à voir qui se filmera dans le cortège ce samedi lors de « l’acte II ».