En pleine saison des incendies, une polémique enfle autour de l'annulation de deux commandes de Canadair par le Premier ministre Gabriel Attal en 2023. Mais qu'en est-il réellement des capacités de la France face aux feux de forêt ? Les Décodeurs du Monde font le point sur les faits et les chiffres.
Les annulations de commandes : que s'est-il passé ?
En juillet 2023, Gabriel Attal, alors ministre délégué aux Comptes publics, a annulé une commande de deux Canadair passée par la sécurité civile. Cette décision, révélée par Mediapart, a suscité l'indignation de l'opposition et des syndicats de pompiers. Selon les documents consultés, le contrat portait sur deux avions bombardiers d'eau de type Canadair CL-415, pour un montant de 56 millions d'euros. L'annulation a été justifiée par des contraintes budgétaires et un calendrier de livraison jugé trop long.
Interrogé par Le Monde, le cabinet de Gabriel Attal confirme que la commande a été annulée, mais précise que la France dispose déjà d'une flotte de 12 Canadair opérationnels, auxquels s'ajoutent 6 Dash 8 et 2 Beechcraft. "Nous avons les moyens nécessaires pour faire face aux incendies estivaux", assure le cabinet.
Les besoins réels de la France
Selon la Sécurité civile, la France a besoin d'au moins 16 Canadair pour couvrir l'ensemble du territoire, notamment en Méditerranée et dans le Sud-Ouest. En 2022, le pays a connu 48 000 hectares brûlés, soit une augmentation de 300 % par rapport à la moyenne des dix années précédentes. Les experts estiment que le changement climatique va accroître la fréquence et l'intensité des feux, rendant nécessaire un renforcement de la flotte.
Un rapport de l'Assemblée nationale de 2021 préconisait l'acquisition de 4 à 6 Canadair supplémentaires d'ici 2025. Or, avec l'annulation de deux appareils, le parc reste à 12 unités, soit un déficit de 4 à 6 avions par rapport aux recommandations.
Les alternatives et les critiques
Face à cette situation, le gouvernement mise sur des alternatives comme les Dash 8, des avions plus petits mais plus rapides, et les hélicoptères lourds. Toutefois, les pompiers dénoncent une "sous-capacité chronique". Le président de la Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France, Grégory Allione, déclare : "Les Canadair sont irremplaçables pour les feux de forêt. Leur absence se fait sentir chaque été."
De son côté, l'opposition accuse Gabriel Attal d'avoir sacrifié la sécurité des Français sur l'autel des économies budgétaires. Le député écologiste Julien Bayou a déposé une proposition de loi pour obliger l'État à maintenir une flotte minimale de 16 Canadair.
Le contexte budgétaire
L'annulation des deux Canadair s'inscrit dans un plan d'économies de 10 milliards d'euros pour 2023. Le ministère de l'Intérieur a vu son budget augmenter de 5 %, mais la Sécurité civile a dû faire des choix. Selon le rapporteur spécial du budget, le député LR Jean-Philippe Ardouin, "les crédits alloués à la sécurité civile sont insuffisants pour renouveler le matériel vieillissant".
En 2023, la France a consacré 37 millions d'euros à la location d'avions bombardiers d'eau privés, un coût qui pourrait être réduit avec des appareils en propre. Le gouvernement argue que la location est plus flexible et moins coûteuse à long terme, mais les spécialistes estiment que posséder ses propres avions permet une meilleure réactivité.
Conclusion : des moyens insuffisants ?
Si la France dispose d'une flotte de 12 Canadair, les besoins réels sont estimés à 16 au minimum. L'annulation de deux commandes aggrave le déficit, même si le gouvernement mise sur des alternatives. Le débat reste ouvert, mais les incendies de l'été 2023, qui ont ravagé 15 000 hectares en Gironde, rappellent l'urgence d'une stratégie claire.



