Loi agricole d'urgence : eau, pesticides, loup – ce qui change vraiment
Loi agricole d'urgence : eau, pesticides, loup – les changements

La loi d'urgence agricole, adoptée cette semaine au Parlement, concrétise une batterie de mesures promises lors des manifestations de l'hiver dernier contre l'accord UE-Mercosur et l'épidémie de dermatose nodulaire. Le texte répond à des revendications historiques du monde paysan, mais fracture la profession entre syndicats traditionnels et frange écologiste.

Retour des pesticides sous dérogation

Deux insecticides interdits en France depuis 2020, l'acétamipride et la flupyradifurone, pourront être utilisés à titre provisoire sur autorisation de l'Anses. Ces substances, classées dangereuses pour les abeilles et suspectées d'effets neurotoxiques chez l'humain, restent autorisées dans de nombreux pays de l'UE. Les filières concernées (noisettes, betteraves, cerises, pommes) disposent d'un délai de deux mois pour obtenir une dérogation, renouvelable deux fois sur trois ans maximum.

« Ce recours est une question de survie pour des filières quasiment anéanties comme la cerise », estime Laurent Crouzet, coprésident de la Coordination Rurale 34. En Occitanie, les producteurs de pommes, ravagés par les pucerons cette année, attendent cette dérogation avec impatience. « Nos pommes piquées ne grossissent plus. Il y a une distorsion par rapport aux producteurs polonais, italiens ou espagnols qui utilisent encore l'acétamipride », déplore Jean-Michel Roux, pomiculteur près de Lunel. La promulgation rapide de la loi, espérée avant fin août, est toutefois compromise par la saisine annoncée du Conseil constitutionnel par des députés LFI.

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Gestion de l'eau : faciliter les retenues, doubler le stockage

Le texte vise à doubler d'ici 2035 les volumes d'eau stockés dans des retenues, appelées « bassines » par leurs détracteurs. Actuellement, environ 800 millions de m³ sont destinés à l'agriculture, soit 5 % des 17 milliards de m³ stockés en France. La loi supprime l'obligation de réunions publiques pour les retenues de moins de 3 hectares et assouplit les contraintes réglementaires. Elle renforce aussi la présence des agriculteurs dans les instances de gouvernance de l'eau.

« Est-ce que les études d'impact vont être balayées d'un revers de main ? » s'interroge Tristan Baudouin, porte-parole de Coord'eau 34, inquiet pour deux projets de retenues dans l'Hérault. « L'usage de l'eau pourrait être privatisé par le monde agricole au détriment des particuliers et des industries », ajoute-t-il. En réponse, Jean-Baptiste Sablairoles, vice-président audois des Jeunes Agriculteurs, assure : « Les retenues doivent profiter à tout le monde, pompiers, particuliers. L'accès à l'eau est crucial dans l'Aude où les sécheresses s'enchaînent depuis 2022. »

Morgane Barra, porte-parole de la Confédération Paysanne 34, fustige : « Ces ouvrages sont des hérésies. Avec les canicules, une bonne partie de l'eau stockée sera perdue par évaporation. Et dans dix ans, aurons-nous encore la ressource pour les remplir ? » Les détracteurs rappellent que seules 7 % des terres agricoles sont irriguées, mais la canicule de l'été 2026 a montré l'urgence des besoins.

Tirs de défense contre le loup simplifiés

Désormais, les éleveurs peuvent effectuer des tirs de défense sans autorisation préalable dans les zones de prédation avérées, et utiliser des lunettes à visée nocturne ou thermique, jusqu'ici réservées aux brigades spécialisées. En 2025, près de 3 000 autorisations de tirs avaient été délivrées pour 192 loups abattus, sur une population estimée à 1 082 individus fin 2025 par l'Office français de la biodiversité (OFB).

« C'est une avancée car un texte de loi est plus fort qu'un arrêté pour ces mesures, qui feront l'objet de moins de recours », se félicite Mélanie Brunet, présidente de l'association d'éleveurs Cercle 12 dans l'Aveyron. « Mais la visée thermique reste coûteuse : on préférerait que ce travail soit fait par les brigades loup », nuance-t-elle. Le texte élargit aussi les critères de calcul de la population de loups, que les éleveurs jugent sous-estimée.

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Contrats d'avenir et protection pénale

La loi instaure des « contrats d'avenir » pour les jeunes agriculteurs, avec un diagnostic et un engagement tripartite (État, agriculteur, filières) pour sécuriser l'approvisionnement. « Nous espérons signer les premiers contrats cet automne », indique Jean-Baptiste Sablairoles. Le texte renforce aussi la protection pénale des exploitants, créant des circonstances aggravantes pour les vols sur lieux agricoles, avec des peines pouvant aller jusqu'à 5 ans de prison et 75 000 € d'amende.

Un modèle agricole en débat

Si la FNSEA salue un « tournant majeur », la Confédération Paysanne dénonce « une loi catastrophique entérinant le vieux modèle productiviste qui nous conduit dans le mur ». Morgane Barra conclut : « Le recours accru aux pesticides va aggraver la crise environnementale, et la facilitation de l'agrandissement des exploitations pérennise un modèle dont on a vu les limites avec la mortalité dans les élevages extensifs lors de la canicule. »