Dix ans après sa création, l'association Cercle 12, née d'une attaque de loup sur un troupeau en Aveyron, dresse un bilan sans fard de son combat pour la défense des éleveurs. Mélanie Brunet, cofondatrice, revient sur une décennie de mobilisation, entre victoires symboliques et défis persistants.
Une naissance marquée par le drame
Tout a commencé le 4 mai 2016. Ce jour-là, le troupeau de Mélanie Brunet et de son mari, composé de 130 brebis et 150 agneaux, a subi une attaque : huit bêtes ont été tuées et neuf blessées. « Nous étions complètement démunis », se souvient-elle. Des éleveurs du Larzac leur ont conseillé de contacter l'Office français de la biodiversité (OFB). Sans les photos prises par un ami ornithologue, qui avait installé un piège photographique – quinze clichés d'un loup en trois heures –, ils n'auraient jamais obtenu la reconnaissance officielle de l'attaque.
À l'époque, dans le secteur de Sévérac, six autres éleveurs avaient déjà subi des prédations l'année précédente, attribuées à des chiens. « Pourtant, l'OFB connaissait déjà la présence du loup. C'est ce silence, cette forme d'omerta institutionnelle, qui a conduit à la création de Cercle 12 », explique Mélanie Brunet.
Une décennie de mobilisation
En août 2017, l'association a organisé un rassemblement symbolique à Bellas, à la limite de la Lozère, avec 3 000 brebis vivantes pour représenter les 9 000 à 11 000 animaux tués chaque année par les loups. « L'objectif était simple : rendre visible une réalité dont personne ne parlait », ajoute-t-elle.
En 2018, après avoir interpellé Emmanuel Macron au Salon de l'agriculture, les éleveurs ont été reçus à l'Élysée avec une délégation représentant l'ensemble des massifs touchés par la prédation. Cette rencontre a notamment conduit au doublement du quota annuel de prélèvements. Le 29 novembre 2022, Cercle 12 a organisé, au nom du collectif Pâturage et biodiversité, un rassemblement européen. Une motion a été adressée à la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, ainsi qu'à plusieurs commissaires et députés européens. Des échanges ont ensuite eu lieu pendant plusieurs mois avec la Commission.
Des avancées, mais des insuffisances
En 2023, Ursula von der Leyen a reconnu publiquement que le loup représentait un danger pour les troupeaux et pouvait également constituer un risque pour l'homme. En février 2026, un arrêté ministériel a autorisé les tirs sans condition préalable de mise en place de moyens de protection dans les zones de prédation avérée. « C'est une avancée importante. Mais le loup reste une espèce protégée, les quotas de prélèvement demeurent insuffisants et les procédures restent beaucoup trop longues », déplore Mélanie Brunet.
Les priorités de l'association : accompagner les éleveurs, poursuivre le dialogue avec l'État et maintenir la mobilisation sur le terrain. En parallèle, la loi de simplification agricole poursuit son parcours parlementaire après son adoption par le Sénat. Une commission mixte paritaire doit désormais se réunir. Cercle 12 a écrit aux sénateurs et aux députés des régions concernées pour demander plusieurs évolutions : autoriser réellement la visée thermique pour les éleveurs, lever les freins administratifs aux tirs et clarifier le seuil de population de loups compatible avec un « état de conservation favorable ».
La question des effectifs
Les études scientifiques montrent qu'une population d'environ 350 loups est suffisante pour assurer la viabilité de l'espèce. L'OFB en recense officiellement près de 1 100 aujourd'hui, mais Cercle 12 pense que leur nombre réel est largement supérieur. En Haute-Savoie, la Fédération départementale des chasseurs a recensé une centaine de loups là où l'OFB n'en comptabilisait que quarante. « Si l'on extrapole ces écarts, on dépasse les 1 900 loups rien que dans les Alpes », affirme Mélanie Brunet.
La méthode de l'OFB repose essentiellement sur des indices génétiques – fèces, urines, poils – puis sur des modèles statistiques. Le problème est que ces prélèvements restent rares hors des Alpes. En Drôme, par exemple, la Fédération des chasseurs avait installé plusieurs centaines de pièges photographiques et recensé entre 90 et 95 loups en 2019, contre seulement 38 selon l'OFB.
Un débat de société
Pour Mélanie Brunet, le loup dépasse largement la seule question écologique. « C'est devenu un véritable sujet de société. Pour beaucoup de citadins, le loup symbolise une nature sauvage idéalisée. Nous, éleveurs, vivons quotidiennement avec les réalités du terrain. Nous avons connu près d'un siècle sans loups et la biodiversité ne s'est pas effondrée », souligne-t-elle. Quant aux défenseurs les plus inconditionnels du prédateur, ils restent minoritaires. Certaines associations recueillent des dons en suscitant l'émotion autour de la protection du loup, sans toujours présenter l'ensemble des conséquences de sa présence sur les activités d'élevage.
Pour convaincre le grand public, Cercle 12 mise sur les faits. Le loup n'est plus une espèce menacée. Il se reproduit rapidement – trois à cinq louveteaux par portée – et sa population continue d'augmenter malgré les prélèvements. En Lozère, on est passé d'une meute reconnue en 2022 à quatre en 2025. En Aveyron, après un pic en 2017 avec 217 animaux victimes, les attaques avaient diminué avant de repartir fortement à la hausse en 2023, avec 266 animaux tués ou blessés, essentiellement des brebis.
Une opinion publique qui évolue
« En 2017, nous avions beaucoup de mal à faire entendre notre voix. Aujourd'hui, même des médias nationaux comme Libération ou Le Figaro traitent davantage les éleveurs comme des victimes que comme de simples râleurs », constate Mélanie Brunet. Le regard a changé, notamment depuis que les institutions européennes ont reconnu les difficultés posées par le retour du loup. Les responsables politiques abordent désormais ce sujet beaucoup plus ouvertement.
Il reste néanmoins des freins culturels. Certains continuent de considérer le loup comme un protecteur de la biodiversité alors qu'il peut aussi prédater des espèces protégées, comme le grand tétras, et modifier profondément les usages de la montagne. Les chiens de protection, devenus indispensables, compliquent par exemple la cohabitation avec les randonneurs et peuvent eux-mêmes poser des difficultés lorsqu'ils divaguent. « À vouloir ignorer un problème, on finit souvent par en créer d'autres », conclut-elle.
La loi agricole : une avancée incomplète
La loi de simplification agricole constitue une avancée, mais reste incomplète. L'autorisation de la visée thermique pour les éleveurs a bien été votée à l'Assemblée nationale, mais les conditions d'application demeurent très contraignantes. Il faut notamment que les louvetiers soient déjà intervenus sur l'exploitation. « Or ils n'arrivent souvent qu'après de nombreuses attaques », souligne Mélanie Brunet.
Cercle 12 attend aussi une transcription rapide du nouveau statut européen du loup dans le droit français, ainsi qu'une clarification du seuil de population compatible avec son état de conservation favorable. Enfin, il est indispensable de renforcer les brigades loup. Celle du Massif central, créée en 2023, reste largement sous-dotée. Des recrutements avaient été annoncés, mais ils ne sont jamais intervenus. « Nous avons besoin de la puissance publique pour nous défendre : l'État ne peut pas déléguer cette responsabilité aux seuls éleveurs et chasseurs », conclut-elle.



