Le 22 juin 2020, à Paris, des manifestants ont déboulonné la statue du maréchal Bugeaud, place d'Aubervilliers (dans le 19e arrondissement), en pleine vague mondiale de remise en cause des symboles liés à l'esclavage et à la colonisation. Cet événement a relancé un débat ancien : que faire des monuments érigés à la gloire de figures coloniales ? L'historienne Colette Zytnicki, professeure émérite à l'université Toulouse-Jean-Jaurès, publie un livre intitulé « Retour de bâton pour le maréchal Bugeaud » aux éditions Vendémiaire, dans lequel elle retrace la vie et la postérité de cet officier qui a dirigé la conquête de l'Algérie entre 1836 et 1847.
Un parcours militaire et politique au service de la colonisation
Thomas Robert Bugeaud, né en 1784 à Limoges, est une figure complexe. Surnommé « Bugeaud la Rafle » par ses détracteurs, il est célèbre pour avoir pratiqué la technique de la « razzia », des expéditions punitives contre les populations algériennes, et pour avoir fait enfumer des combattants dans les grottes du Dahra en 1845, causant la mort de plusieurs centaines de personnes. Mais il est aussi un député, un homme politique influent, et même un théoricien de l'agriculture. Zytnicki souligne que sa mémoire a été longtemps célébrée : des rues, des places, des casernes portent son nom, notamment à Paris, à Bordeaux, à Alger. Son buste trône même dans la galerie des batailles du château de Versailles.
La statue déboulonnée : un symbole de la contestation
Le déboulonnage de la statue parisienne, survenu dans un contexte de mobilisation contre les violences policières et le racisme, a été salué par certains, critiqué par d'autres. Le président de la République, Emmanuel Macron, a déclaré que la France « ne déboulonnera pas les statues », mais qu'elle « regardera l'histoire en face ». Colette Zytnicki, dans son ouvrage, analyse cette tension entre mémoire et histoire, entre célébration et repentance. Elle rappelle que Bugeaud a été l'un des premiers à conceptualiser une « guerre totale » contre les populations civiles, et que ses méthodes ont été dénoncées en son temps, notamment par des parlementaires comme Victor Schœlcher.
Un livre qui éclaire les enjeux mémoriels
L'historienne ne se contente pas de décrire la carrière de Bugeaud ; elle explore la construction de sa légende, les récits hagiographiques, les monuments, et les controverses récentes. Elle montre que la mémoire de Bugeaud a été instrumentalisée à différentes époques, notamment sous la IIIe République pour exalter l'épopée coloniale, puis pendant la guerre d'Algérie. Elle évoque aussi les débats actuels sur la restitution des biens spoliés et la décolonisation de l'espace public. L'ouvrage, riche en archives et en témoignages, apporte un éclairage précieux sur la manière dont une société fait face à son passé colonial.
La réception du livre et les réactions
Depuis sa parution, le livre de Colette Zytnicki a été salué par la critique. Dans une interview à France Culture, elle a déclaré : « Il ne s'agit pas de jeter l'opprobre sur un homme, mais de comprendre comment sa mémoire a été fabriquée et utilisée. » Elle souligne que le déboulonnage des statues est un geste politique fort, mais qu'il ne doit pas remplacer le travail historique. Elle appelle à une « pédagogie de la complexité » pour aborder ces figures historiques. Le livre a également suscité des réactions contrastées : certains y voient une nécessaire remise en question, d'autres une forme de « repentance » excessive.
Un débat qui dépasse la seule figure de Bugeaud
L'affaire Bugeaud s'inscrit dans un mouvement plus large de contestation des symboles coloniaux. En 2020, aux États-Unis, les statues de personnalités confédérées ont été déboulonnées ; en France, des statues de Colbert, de Gallieni, ou encore de Faidherbe ont été dégradées. Colette Zytnicki rappelle que ces débats ne sont pas nouveaux : dès les années 1960, des intellectuels comme Frantz Fanon ou Aimé Césaire avaient critiqué ces monuments. Elle insiste sur la nécessité de contextualiser, de documenter, et de permettre aux citoyens de s'approprier cette histoire. Son livre, qui se termine par une réflexion sur les « lieux de mémoire » de Pierre Nora, invite à repenser la manière dont nous commémorons.
Une contribution importante à l'historiographie
« Retour de bâton pour le maréchal Bugeaud » est un ouvrage savant mais accessible, qui mêle biographie, histoire culturelle et politique. Il apporte une contribution importante à l'historiographie de la colonisation et de ses mémoires. Colette Zytnicki, spécialiste de l'histoire des Juifs d'Afrique du Nord et de la colonisation française, y déploie une érudition remarquable. Elle montre que la mémoire de Bugeaud est un prisme à travers lequel se lisent les tensions contemporaines autour de l'identité nationale, de la diversité et de la justice sociale. Un livre à lire pour comprendre les enjeux de la décolonisation de l'espace public.



