William Rezé, alias Thylacine, est un artiste rare qui puise ses inspirations électroniques dans le voyage, les rencontres avec sa caravane transformée en lieu de vie et de création. Il présente à Sète, le samedi 6 juin, au théâtre de la mer, pour la 19e édition du festival K-Live, son nouveau live issu de son album enregistré en Namibie.
Le théâtre de la mer, un lieu unique
L'artiste se réjouit de jouer dans ce lieu exceptionnel : « J’ai eu l’occasion d’y jouer une fois, et c’était assez exceptionnel. Je suis très fan de cette configuration amphithéâtre. Se produire à l’extérieur, c’est le mieux pour le rendu sonore, on a beaucoup moins de réverbérations du son qu’avec le plafond d’une salle qui peut trembler et renvoyer certaines fréquences. En plus, le côté gradiné en escalier fait que tout le monde voit hyper bien le concert. Moi, ça me permet d’observer tout le public d’un coup. Et puis il y a l’élément, la mer, juste derrière, c’est hyper inspirant et similaire à mon approche : voyager pour chercher de l’inspiration. »
Un album né en Namibie
Pour son dernier album, Road’s vol. 3, Thylacine est allé chercher l’inspiration en Namibie. Il explique : « L’idée s’est construite sur les trois volumes. Le premier en Argentine, le deuxième aux îles Féroé et je voulais avoir vraiment trois continents différents. Dans les voyages, je veux aller dans des endroits où je ne suis jamais allé pour avoir cette énergie, cette envie de créer, de découvrir. Ensuite, en Namibie, il y avait un port qui me permettait d’acheminer ma caravane – où je vis et j’enregistre – en cargo et c’est aussi le deuxième pays le moins peuplé du monde, préservé, c’était intéressant d’être juste dans des petits villages ou paumé au milieu du désert ou de la brousse. »
Il précise son processus créatif : « Je n’avais pas pris de retour. L’idée, c’est vraiment de prendre un maximum de temps – j’en avais besoin après avoir fait des années de tournée – sans deadline, et d’improviser au fur et à mesure des rencontres, et aussi de faire des choses qui ne servent à rien ! La caravane a son intérêt, on vit dedans, on reste, on croise des gens. Parfois, c’est juste un rapport à la nature et à l’ambiance qui m’entoure. »
Des rencontres marquantes
Parmi les rencontres qui l'ont marqué, il évoque le peuple semi-nomade des Himbas : « Ils vivent encore de manière totalement traditionnelle, c’est un souvenir marquant. Ils n’ont pas d’eau courante, pas d’électricité, ils utilisent le feu pour se laver. En plus, c’est un peuple qui, tous les jours, chante et danse en permanence avec une approche de la musique aussi très différente. Ils ne sont pas du tout influencés par la culture occidentale et la musique occidentale. Ils n’ont pas de moyens d’écouter de la musique autre que de la faire. »
Il ajoute : « Nous les avons rencontrés par hasard, et une personne a fait le lien qui a débouché sur une collaboration comme je pourrais le faire avec des musiciens professionnels, c’est-à-dire en payant tout le monde et en les créditant. C’était une session d’enregistrement assez géniale, qui partait dans tous les sens, c’est devenu un peu une sorte de battle. »
Des ambiances nocturnes et une histoire sombre
Thylacine a également enregistré des prises nocturnes avec des bruits d'animaux sauvages : « Avec les températures, j’ai retrouvé des rythmes de travail nocturnes où les machines peuvent se refroidir plus facilement. La nuit là-bas, on avait beaucoup d’ambiances sonores nocturnes qui nous entouraient tout le temps. C’était quelque chose d’assez fou ce rapport à la nature très brute, parfois flippant. »
Le titre Shark Island a une histoire particulière : « C’est une petite île qui est devenue un des premiers camps de concentration de l’Histoire au début du XXe siècle. C’est une partie de l’histoire de la Namibie qu’on a découverte par hasard. Il y a eu un gros génocide par les colons allemands sur les ethnies Herero et Nama, l’histoire est méconnue et nous a pas mal frappés. J’ai écrit un morceau et j’ai trouvé une petite chorale amateur de chanteurs Mama dans la région, on a enregistré ce morceau dans une église. »
Une scénographie immersive
Pour retranscrire cet album sur scène, Thylacine a conçu une scénographie aboutie : « On a travaillé sur une installation vidéo et lumière, avec une colonne d’écrans qui tourne et de l’autre côté des miroirs. J’ai pensé à toute une scénographie, la plus aboutie jamais faite, qui nous permet à la fois d’utiliser plein d’images qu’on a pu capter pendant ce voyage-là, mais aussi les autres, de manière artistique. C’est immersif et ça ramène du contexte. On l’adapte aux festivals et bien sûr à Sète. Elles permettent vraiment de tout rassembler, musique, vidéos, lumières, les différents voyages en même temps, c’est génial. »
Il sera accompagné de son acolyte Bravinsan au piano et jouera de multiples instruments : « Je ramène pas mal d’instruments : un deuxième saxophone, je joue aussi du baglama, un instrument turc à cordes, et puis je vais ramener aussi mon "doudou", une flûte arménienne. L’idée c’est aussi d’avoir beaucoup de percussions, un son puissant de musique électronique tout en étant très organique. »
Un public grandissant
Interrogé sur le succès croissant de son projet, Thylacine répond : « C’est un projet de musique qui raconte des choses. Si je faisais juste des albums en studio, puis des concerts, je m’ennuierais un peu, et j’imagine que les gens aussi ! J’ai fait un premier album dans le transsibérien, on a aussi fait des concerts avec des orchestres symphoniques etc. Petit à petit, le public grossit à chaque fois. C’est génial parce que pourtant ce n’est pas de la musique mainstream et certains me disaient : "c’est trop concept". Dix ans plus tard, j’ai l’impression de ne pas faire partie d’une mode, aujourd’hui je vois dans mes concerts plein de gens qui n’écoutent pas de musique électronique à la base, mais ont juste apprécié tel album ou telle histoire. »
Sa vision de l'IA
Sur l'intelligence artificielle, il se montre clair : « Je vais plutôt dans le sens inverse, plus il y a de l’IA plus j’ai envie d’aller chercher de l’humain et du défaut, des accidents, et de la prise de risque, c’est ce qui va être ma force. Même en concert, avec un orchestre symphonique, quand tu mets 70 musiciens qui jouent ensemble, la puissance, c’est tous les petits défauts, si on fait juste 10 violons qui sonnent exactement pareil, ce n’est pas beau. L’IA me pousse encore plus à aller vers le naturel face à une musique qui tend à être très uniformisée. Et elle ne m’enlèvera pas les concerts, c’est certain, et donc c’est aussi à moi d’être plus créatif qu’elle, bon d’accord, c’est un challenge ! »
Engagement politique
Quant à l'engagement des artistes, il confie : « C’est une question que je n’ai pas encore résolue. De manière générale, sur pas mal de sujets, j’essaie de passer par mon art, un peu comme j’ai pu le faire avec Shark Island, mon but n’était pas de faire une pétition, c’était, via un morceau, de raconter une histoire que j’ai envie de partager. Et puis, sur ces questions-là, je me sens aussi toujours plus ou moins illégitime, j’ai toujours besoin d’apprendre, de découvrir, notamment en voyageant, on s’enrichit énormément du fait de rencontrer d’autres gens. Il faut défendre une façon de faire de la musique, mais aussi de l’étranger, des autres cultures et des façons de vivre. »
La 19e édition du K-Live se déroule du 2 au 7 juin à Sète, avec des street artistes et de multiples rendez-vous. Le concert de Thylacine se tient au théâtre de la Mer le samedi 6 juin, de 20h à 3h, avec aussi le live de Photons et les DJ sets de Pö et Madame Boubou. Tarif : 39,80 €.



