Le chanteur Renaud fête ses cinquante ans de carrière. Il a puisé une partie de son répertoire nostalgique, y compris Mistral gagnant, dans ses souvenirs d’enfance à Vialas, entre Lozère et Gard.
Des souvenirs d'enfance dans les Cévennes
Mai 2026. Après trois concerts au Zénith de Paris pour ces 50 ans de carrière et des années à remonter la pente, Renaud revit. Bringuebalant, mais toujours debout. Toujours vivant. Il a retrouvé son humour. "Que celui qui n’a jamais titubé me jette la première bière." Il sort la tête de l’alcool et de l’eau, Renaud. Il la sort par la fenêtre de la voiture, pour respirer le grand air. Enfin. Comme à l’époque où il sentait le vent fouetter son visage sur les crêtes cévenoles, dans la Peugeot 203 ou la Citroën Versailles, dans les années 50. À huit, esquichés, le petit Renaud relégué sur la lunette arrière. L’odeur du genêt, des herbes folles, des immensités, la Lozère à plein nez.
"C’est épuisant de passer ses jours et ses nuits à repenser à son enfance et à son adolescence", raconte Renaud dans son autobiographie, Comme un enfant perdu (2016, éditions X.O). "Sans cesse je reviens à ces années lumineuses, des terrains vagues de la porte d’Orléans où nous fumions nos premières cigarettes aux barricades de Mai 68, des étés aériens de Vialas à mes premiers voyages en stop, me demandant comment cette merveilleuse insouciance qui m’animait a pu m’abandonner en chemin jusqu’à me laisser devenir ce malheureux Christ alcoolique et dépressif, trop faible pour porter sa croix et que d’obscurs démons terrassent."
L'épicerie de Vialas et les Mistral gagnants
Vialas, à la limite entre Lozère et Gard, c’est le havre de paix. Le rendez-vous de tous les mois d’août. "Nous louons une maison modeste et pleine d’araignées dans le petit village de Vialas, au pied du mont Lozère dont notre père connaît chacun des sentiers. Je me revois sur mon biclou sans freins descendant la côte à fond les ballons pour attraper mon Spirou à l’épicerie-tabac-journaux avant qu’il n’y en ait plus. C’est Mme Fabrègue qui tient l’épicerie." Si elle n’est pas là, "je plonge une main leste dans les bocaux et je bourre mes poches de roudoudous et de Carambars". Quand elle arrive, il a déjà posé son Spirou sur le comptoir. "Ah, bonjour, mon petit Renaud ! Et tu m’attendais là bien sagement. C’est gentil. Toi, au moins, tu es bien élevé". – "Oui, madame Fabrègue" (saligaud que je suis). "Et voilà les 50 francs pour le Spirou." Les bonbecs fabuleux dans la poche, gratis, en loucedé ! "Les vrais Roudoudous qui nous coupaient les lèvres et nous niquaient les dents. Et les Mistral Gagnants." Ou comment Renaud doit à Madame Fabrègue un peu plus que trois francs six sous. Au tiroir-caisse et au box-office, Mistral gagnant a été élue chanson préférée des Français.
Tancrède Ramonet, le réalisateur (d’origine lozérienne) du formidable documentaire Renaud, À cœur perdu (diffusé le 12 mai sur France 2 mais toujours en ligne sur france.tv), décrit à Midi Libre "le côté Marcel Pagnol" de cette enfance dont Renaud est nostalgique, voire mélancolique. "Pourquoi la montagne elle est cassée ?", avait-il demandé à ses parents, son premier cours de géologie à la clé.
Cette maison qui aurait pu rester dans la famille, à Vialas
La famille Séchan a loué pour les vacances à Vialas des maisons dans les hameaux de Nojaret et Polimies. "Et puis mon père s’était entiché d’une maison au hameau de Clamens, qu’il a achetée et ensuite revendue quand on était adolescents, raconte son fils David. Plus personne ne voulait y aller, c’était compliqué, il fallait rénover. C’était une maison à flanc de colline, c’était magnifique. Il l’a revendue à notre grand dam aujourd’hui, mais on n’a rien dit à l’époque, parce qu’on avait 18 ans. On pensait à autre chose."
En août 1969, il a 17 ans. Dans la foulée de mai 68, il part fonder avec son jumeau David et une poignée d’amis une communauté anarchiste sur le Mont Lozère, au Mas Camargue, à deux pas du Mas de la Barque. L’occupation d’une ferme abandonnée, avec drapeau noir hissé, ne dure que quelques jours. Les gendarmes délogent la bande.
Jusque-là, le séjour était plus long. L’été, la famille quittait Paris pour la Normandie en juillet et les Cévennes en août, à Vialas, avant une semaine à l’Isle-sur-la-Sorgue chez l’oncle et la tante de Renaud, pas très loin d’Avignon, ou dans la Drôme provençale. "J’ai longtemps rêvé d’avoir une maison à Vialas […], lieu nostalgique et somptueux de mon enfance, mais le destin en a décidé autrement", raconte-t-il.
En 1983, pour que la maison de l’Isle-sur-la-Sorgue reste dans la famille, il la rachète, la fait agrandir et s’y installe. Il plante des chênes truffiers. Il cohabite avec les scorpions, les cigales, les grillons, les lézards, les araignées qu’il craignait déjà à Vialas… Et vite avec les idées noires. Ni Dominique et Lolita dans les années 90, ni Romane et Malone, dans les années 2000, ne parviendront à les chasser. Femmes et enfants quitteront le navire. Et pourtant, l’homme à la mer, c’est lui. Il rumine son enfance, les paradis perdus. Renaud, tout seul dans la grande maison, boit pour oublier. Deux gonzesses de perdues, et pas de copains qui r’viennent. Le Vaucluse est loin de Paris. Il reste avec ses zombies, les montagnes cassées, les brebis, les bergers, la bicyclette à fond les ballons, l’infini à l’horizon, les châtaigniers noueux et les bonbecs fabuleux. Mais petit à petit, il reprend goût à la vie. Il arrête de boire, rechute. Plusieurs fois. Mais ça y est. Il a sorti la tête par la fenêtre de la voiture. Il sent l’air lui fouetter le visage. "Dès que le vent soufflera, je repartira."
À la source de la mémoire huguenote
Vialas, pour les Séchan, c’était aussi le retour aux sources du protestantisme. "C’était un village avec 95 % de protestants, on était mal vus si on ne l’était pas, se souvient son frère David. Notre père nous en a transmis les valeurs. Renaud et moi, on n’est pas croyant mais on revendique cet héritage culturel. Notre père nous parlait de la répression terrible, des dragonnades." Renaud et ses frères et sœurs portent fièrement la croix huguenote, signe de reconnaissance d’une communauté longtemps opprimée, persécutée, au fil de huit guerres de religion en France, avant la guerre des Camisards.
Renaud a la culture de la révolte, de la résistance. En juillet 1989, il organise un concert-manifestation pour s’opposer au "sommet des riches" qu’organise François Mitterrand 200 ans après la Révolution française. Sur Antenne 2, le journaliste Daniel Bilalian l’interroge : "Est-ce que ce n’est pas votre côté protestant qui s’insurge sur tout ce qui brille un peu trop ?" Réponse du tac au tac : "Je suis peut-être insurgé mais pour moi ce n’est pas une tare, c’est plutôt une vertu, un honneur".
Son attachement aux Cévennes, c’est aussi celui d’un lien fort avec "le berceau historique des huguenots". Au début de la guerre des Camisards, dans les Cévennes, en 1702, l’un de ses aïeux, le pasteur Jean-Laurent Bost, avait dû fuir caché dans une carriole qui transportait du foin, pour rejoindre Genève, en Suisse. Viendront ensuite John Bost, pasteur revivaliste pionnier de l’action sociale et son frère Elisée, puis Ami Bost, l’un des initiateurs du Réveil protestant. Enfin, plus près de nous Charles Bost, pasteur et historien du protestantisme.



