Une récente analyse linguistique menée par l'Observatoire des médias montre que les journalistes français recourent de manière systématique à un répertoire limité d'expressions pour évoquer les dynamiques territoriales. L'étude, publiée le 23 juin 2023 par Libération, a passé au crible plus de 10 000 articles parus dans la presse nationale et régionale entre 2020 et 2023. Résultat : près de 70 % des articles consacrés aux territoires emploient au moins une des cinq formules les plus fréquentes.
Un lexique stéréotypé
Parmi les expressions les plus récurrentes figurent «avoir le vent en poupe», «être en plein essor», «connaître un regain d'attractivité», «faire figure de locomotive» et «incarner la France des dynamiques». Selon l'étude, «avoir le vent en poupe» apparaît dans 23 % des articles traitant de développement local, soit près d'un quart des cas. Cette répétition n'est pas le fruit du hasard.
L'auteure de l'étude, la sociologue des médias Claire Dupont, explique : «Les journalistes sont soumis à des contraintes de temps et de format qui les poussent à puiser dans un stock de formules toutes faites. Ces expressions, souvent issues de la communication politique ou du marketing territorial, sont perçues comme neutres et efficaces, mais elles appauvrissent le discours.»
La pression des sources et des confrères
L'analyse met en lumière plusieurs facteurs expliquant cette uniformisation. D'abord, la dépendance aux sources institutionnelles : les communiqués de presse des collectivités locales et des agences de développement économique fournissent un vocabulaire standardisé que les journalistes reprennent sans distance critique. Ensuite, la pratique du «copier-coller» entre confrères, amplifiée par les réseaux sociaux professionnels et les dépêches d'agence.
Un exemple concret : dans les articles traitant de la revitalisation des centres-villes, les termes «dynamique», «attractif» et «innovant» reviennent en moyenne 4,2 fois par texte. Pour les zones rurales, ce sont «résilience», «authenticité» et «transition» qui dominent. Cette dichotomie renforce des clichés territoriaux.
Des conséquences sur la perception des territoires
L'usage répété de ces expressions a un impact direct sur la manière dont les citoyens perçoivent leur région. Selon un sondage Ifop réalisé en marge de l'étude, 62 % des personnes interrogées estiment que le discours médiatique sur leur territoire est «déconnecté de la réalité». En creux, cela alimente un sentiment de méfiance envers les médias.
Pour contrer ce phénomène, certains rédactions commencent à mettre en place des chartes de langage. Le journal Le Monde a par exemple publié en 2022 un guide interne pour éviter les «mots valises» et encourager une écriture plus concrète. Mais ces initiatives restent marginales.
Vers une prise de conscience ?
L'étude de l'Observatoire des médias pourrait marquer un tournant. En objectivant le phénomène, elle offre aux journalistes un outil d'auto-évaluation. «Nous espérons que ce travail incitera les rédactions à diversifier leur vocabulaire et à questionner leurs réflexes», conclut Claire Dupont. En attendant, les «territoires ont le vent en poupe» continueront de fleurir dans les colonnes.



