Thierry Vimal : humour noir et mémoire dix ans après l'attentat de Nice
Thierry Vimal : humour noir et mémoire après l'attentat

Dix ans après l'effroyable nuit du 14 juillet 2016 sur la Promenade des Anglais où il a perdu sa fille Amie, Thierry Vimal refuse de se laisser enfermer dans le rôle de la victime. L'écrivain niçois continue de documenter la mémoire du drame à travers une exposition choc à la Villa Masséna et une pièce de théâtre, « Prom 14 », qui sera jouée les 25 et 26 juin à Nice, et probablement à Mouans-Sartoux. Mais il signe ce printemps un retour fracassant à la légèreté avec « Fontaine Duval cow-boy » (Cherche Midi), une comédie familiale férocement drôle, trash et autobiographique, où l'humour noir sert d'exutoire absolu.

Un parcours cabossé avant le drame

« Ça fait longtemps que je n'ai pas fait une interview pour un livre », confie Thierry Vimal dans l'atmosphère feutrée du Crowne Plaza. Depuis une décennie, son nom est indissociable des pages « Faits divers ». Il est le père d'Amie, arrachée à la vie à l'âge de 12 ans sous les roues du camion fou. Auteur de « 19 tonnes » et « Au titre des souffrances endurées », deux pavés de douleur brute et de lucidité clinique, il admet : « Je suis assez identifié comme un type qui a fait des livres après avoir été victime d'un attentat. » Mais avant le deuil, avant les larmes, il y avait déjà l'écrivain.

Vimal est un cancre magnifique, façon Prévert. Sur les bancs de la faculté de Nice, en amphi de biologie marine, il peine à se concentrer sur les cours de physique chimie. Alors, il écrit. Des nouvelles, des poèmes. Ce qui ne l'empêche pas de décrocher sa maîtrise d'océanographie. Il s'exile aux Seychelles pour travailler sur les pêches thonières. Là, il s'intègre aux familles seychelloises, laisse pousser ses cheveux en mode rasta, fume du matin au soir sur la plage et bascule dans l'écriture.

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Le retour en France, à la fin des années 90, est d'une violence inouïe. Crises de panique, agoraphobie, psychiatres. L'océanographe plonge dans le monde des rave parties, de la drogue, puis de l'alcool. De ces enfers, il tire une matière littéraire incandescente : « Le Grand 8 » (1999) puis « Le Sevrage » (2002), une cure de désintoxication transformée en succès de librairie. Suivent des années plus calmes, la naissance de ses filles, et des emplois successifs, de rédacteur publicitaire pour la SBM à Monaco ou pour les cafés Malongo.

« Fontaine Duval cow-boy » : une tragi-comédie familiale

Avec « Fontaine Duval cow-boy », Thierry Vimal s'offre une immense respiration. « J'attendais le moment où j'allais pouvoir écrire sur autre chose que le terrorisme et le deuil. C'était important pour ma santé mentale, pour me projeter dans un avenir d'écrivain, et pour retrouver une légitimité d'auteur. Pour m'amuser en écrivant, aussi », explique-t-il. Le résultat est une tragi-comédie familiale féroce, un « conte trashy-comique » nourri par « une histoire familiale assez folle et rocambolesque le temps d'un été » et l'admiration portée par l'auteur à Bukowski.

On y fait la connaissance de Cadet, 48 ans, Tanguy homosexuel et toxique, accro au chemsex (une référence assumée à l'affaire Palmade), qui loue le pavillon de jardin de ses parents en Airbnb pour payer sa part de loyer. Quand son frère Lucky (double littéraire de Vimal) débarque, il découvre un foutoir apocalyptique, des comptes bancaires inaccessibles faute d'identifiants connus, et une menace d'expulsion imminente pour les parents octogénaires. Le canevas peut sembler outrancier, mais il recèle bien des éléments autobiographiques. « J'ai un frère en prison qui a pris 12 ans, raconte l'auteur. Mon père, pharmacien à la retraite très rigide, lui passait en douce des gâteaux ou du saucisson sous ses vêtements lors des parloirs. Un jour, j'ai préparé un morceau de pâté en croûte pour mon frère, je l'ai confié à mon père, et il s'est fait choper par les gardiens. Quand c'est arrivé, je me suis dit : là, il y a un livre. » Cette scène devient le climax du roman.

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Derrière l'humour noir, Vimal ausculte une névrose répandue : l'éducation par l'évitement de l'angoisse. Celle d'une mère méditerranéenne qui surprotège ses enfants pour ne pas risquer de les perdre, quitte à les étouffer. « À 50 ans, on croit que les choses sont réglées, qu'habiter loin suffit. Mais dès qu'on revient chez ses parents, on est toujours au même point, tout se réactive », observe-t-il. On y croise aussi la tante Dodo, victime d'un arnaqueur et qui reste sous emprise malgré les mises en garde.

« Prom 14 » et l'exposition : le devoir de mémoire

En ce mois de juin 2026, à l'approche de la dixième commémoration de l'attentat, Thierry Vimal mène un double front artistique. D'un côté, cette « trashy-comédie ». De l'autre, le devoir. Les 25 et 26 juin, il présentera « Prom 14 », une adaptation théâtrale de ses chroniques poétiques écrites durant le procès de 2022 à Paris, portée sur scène par le comédien niçois Julien Storini et mis en scène par Jonathan Gensburger.

En parallèle, il expose du 1er au 27 juillet, à la Villa Masséna, une œuvre plastique monumentale et bouleversante : la chronologie des six mois du procès, dessinée et écrite à la main sur des rouleaux de nappes en papier de deux mètres sur deux. Son obsession de fixer le réel, encore et toujours.

Face à cette double charge émotionnelle, comment cet homme, dont le père, disparu une semaine avant la parution de « Fontaine Duval Cowboy », n'aura pas eu le temps de découvrir cet ouvrage empreint de messages tendres à son endroit, tient-il debout ? La réponse fuse : « Après ce qui est arrivé à ma première fille, j'aurais dû tomber dans la surprotection de la seconde. Mais je me suis dit que si je faisais ça, j'allais la détruire elle aussi. Or, si l'on n'a pas le pouvoir d'empêcher l'inévitable, on a celui d'améliorer la relation avec son enfant et sa prise d'autonomie. » En sauvant sa deuxième fille de ses propres démons intérieurs, le cow-boy Vimal a ainsi préservé un double élan de vie.

Informations pratiques

« Prom 14 » : jeudi 25 et vendredi 26 juin à 20 h au théâtre de la Semeuse à Nice. Tarif unique : 12 euros. https://www.lasemeuse.asso.fr/