Mercè Rodoreda, une voix majeure de la littérature catalane
« La Place du Diamant est le plus beau roman écrit en Espagne depuis la fin de la guerre civile », déclarait Gabriel García Márquez. Cette œuvre emblématique, publiée en 1962, a fait connaître au monde entier Mercè Rodoreda, considérée comme la plus grande écrivaine catalane du XXe siècle. Traduite dans une quarantaine de langues, son œuvre continue de résonner bien au-delà des frontières de la Catalogne.
Une exposition immersive au CCCB
Une exposition époustouflante au Centre de culture contemporaine de Barcelone (CCCB) intitulée « Mercè Rodoreda, une forêt » réunit aujourd'hui tous les arts pour explorer la sève créative de cette autrice. La commissaire Neus Penalba, spécialiste de Rodoreda, guide les visiteurs à travers l'arbre d'une vie marquée par l'exil, la résistance et une créativité florissante.
La Place du Diamant, un classique intemporel
Le roman La Place du Diamant reste l'œuvre la plus célèbre de Rodoreda. À Barcelone, mentionnez ce titre et le nom de l'autrice surgit immédiatement. Ce livre a transformé un lieu aujourd'hui ordinaire en symbole littéraire, préservé de la foule hipster du Passeig de Gràcia. L'héroïne Natalia, surnommée Colometa par son mari Quimet, incarne l'innocence confrontée aux épreuves de la guerre, créant un personnage inoubliable étudié aujourd'hui dans les écoles.
Une vie romanesque et complexe
La vie de Mercè Rodoreda fut aussi riche que ses romans. Née en 1908 dans une famille petite bourgeoise, elle fut retirée de l'école à 10 ans sur volonté maternelle. Mariée à 20 ans à son oncle maternel pour sauver sa famille de la ruine, elle s'émancipe par l'écriture. Républicaine engagée pendant la guerre civile, elle vit l'exil à Paris, Limoges, Bordeaux et Genève, expériences qui nourriront son œuvre.
Son parcours autodidacte lui permit de développer une voix unique. « Je suis une fille de la vie », disait-elle de son apprentissage hors des sentiers battus. Passionnée de cinéma de série B, de littérature avec Kafka et Virginia Woolf, et de couture, elle mêlait dans son œuvre des préoccupations sociales et féministes avec une sensibilité botanique exceptionnelle.
Le jardin comme métaphore littéraire
Les fleurs et les jardins traversent l'œuvre de Rodoreda comme un fil conducteur. À l'Institut d'études catalanes de Barcelone, un jardin porte son nom, où les fleurs de ses romans s'accompagnent de citations. Dans Le Jardin sur la mer, l'intrigue avance par les fleurs, créant une atmosphère étrange et inquiétante. Rue des Camélias suit Cécilia à travers les rues de Barcelone, des baraquements pauvres aux cafés et au majestueux Liceu.
Une reconnaissance tardive et une redécouverte
Longtemps réduite à des étiquettes – jeune femme naïve, épouse infidèle, grand-mère assagie – Rodoreda se révèle bien plus complexe. En 2017, la réédition de La Mort et le Printemps, son roman le plus sombre commencé en même temps que La Place du Diamant, a permis une redécouverte de son œuvre. Son roman posthume Miroir brisé, dont la paternité lui fut un temps contestée au profit de son compagnon, témoigne de la puissance de son écriture.
Le langage floral d'une vision du monde
Dans chaque livre de Rodoreda, le langage des fleurs exprime une vision ambiguë de la vie, à la fois lumineuse et obscure. Son écriture limpide et imagée transcende le réel, trouvant toujours une fleur qui pousse sur les ruines de l'horreur. Comme elle l'écrivait dans Miroir brisé : « Et Armanda ? demanda Ramon, je voudrais lui dire adieu… – Laisse-la. Elle cherche les rosiers des roses couleur chair dans l'obscurité. »
L'exposition du CCCB révèle également ses talents de peintre, démontrant l'acuité de son regard et sa capacité à créer des décors où chaque détail fait corps avec l'histoire. Mercè Rodoreda, qui déclarait « Peu m'importe d'être une écrivaine exilée parce que, comme Cléopâtre était l'Égypte, moi, je suis la Catalogne », laisse une œuvre qui continue de fleurir dans la littérature universelle.



