Un roman qui résonne avec l'actualité
Fidèle parmi les fidèles du Festival du livre de Nice, l'écrivain et dramaturge niçois Laurent Seksik délaisse avec son nouveau roman « Le jour de guerre est arrivé » (Gallimard) les biographies romancées de Zweig, Kafka, Einstein ou Gary pour brosser une fresque intimiste et historique, qui résonne profondément avec notre époque. Des ors du Second Empire aux barricades sanglantes de la Commune de Paris jusqu'à l'aube de la Grande Guerre, l'auteur livre un récit virtuose qu'il a évoqué avant de participer, ce dimanche à 15 heures, aux débats du forum des auteurs.
Un miroir tendu au présent
L'incipit du roman s'ouvre à l'été 1914, dans un compartiment de train, alors que la guerre approche. L'ambiance y est lourde, oscillant entre déni et anxiété. Interrogé sur une possible intention de tendre un miroir au climat international de 2026, Laurent Seksik répond : « Il n'y avait pas d'intention idéologique de ma part, mais force est de constater que le livre est sorti au moment même où la guerre éclatait à nouveau dans le Golfe. C'est l'effet recherché par cette citation de Robert Musil qui m'accompagne : à chaque instant, nous sommes à l'aube d'un drame que nous ignorons. Le roman capture cette insouciance, cette appréhension dans laquelle les lecteurs d'aujourd'hui peuvent projeter leurs propres angoisses. »
Le poids des secrets de famille
Le cœur du roman repose sur Lucien, un jeune élève officier de Saint-Cyr en 1914, qui découvre brutalement que son grand-père n'était pas le héros célébré, mais un « traître à la patrie » fusillé. C'est le point de départ d'un douloureux secret de famille. « Ses certitudes s'effondrent. Ce mensonge n'a pourtant pas été forgé par malveillance, mais par amour. Sa grand-mère, Chloé, a choisi la fabulation pour survivre au drame. Elle a inventé un héros pour protéger son petit-fils. D'une certaine manière, cette vieille dame de 80 ans s'est comportée comme une romancière avec sa propre existence. Elle incarne à elle seule les déchirements profonds de l'histoire de France », explique l'auteur.
Un hommage aux femmes invisibilisées
Chloé Latour est un personnage incandescent. Ancienne gouvernante sous le Second Empire, elle se révèle d'une bravoure inouïe durant la Commune de Paris. Est-ce un hommage au courage des femmes, trop souvent invisibilisé ? « Le courage n'est pas l'apanage des hommes. Chloé fait preuve d'une force extraordinaire lors de cette terrible guerre civile de la Commune, un événement dont on parle trop peu, mais qui présageait pourtant l'affaire Dreyfus ou les sombres heures de la collaboration. Cette période contient en germe toutes nos fractures nationales. En me documentant, notamment pour une première esquisse théâtrale jouée au Théâtre Antoine par Lambert Wilson et Isabelle Carré, j'ai mesuré le degré d'arrogance et d'impréparation de l'État français en 1870, comme en 14 ou en 39. Ce roman interroge : avons-nous enfin retenu les leçons de l'histoire ? »
Une dimension personnelle révélée
Au fil de l'écriture, Laurent Seksik a réalisé que cette fiction touchait de très près à sa propre intimité. « C'est le miracle de la littérature, ce sont souvent les lecteurs qui me révèlent mes propres livres. En discutant du personnage de Lucien, cet enfant qui n'a pas connu son père, j'ai soudain réalisé que mon propre père s'appelait Lucien, et que son père à lui était mort des suites de la guerre de 14… Sans le savoir, on met toujours énormément de soi dans ses personnages. De même, le tempérament flamboyant de Chloé doit beaucoup à ma mère, Jeanine, qui a 95 ans et continue de me lire. »
Une passion lumineuse dans la noirceur
Malgré la noirceur des événements, le roman conserve une trajectoire lumineuse, portée par une correspondance épistolaire vibrante. Rien n'y est jamais manichéen. « C'est sans doute mon livre le plus romanesque. Contrairement à mes précédents travaux sur Zweig, qui était un être sombre et tragique, Chloé et son capitaine vivent une passion absolue à la Roméo et Juliette, où chacun va jusqu'au bout de ses convictions. Chloé refuse de se poser en victime. Face à l'impuissance et à la barbarie des hommes, elle exhorte même son amour à la désertion, bousculant tous les principes moraux pour sauver une vie. Le livre explore ces dilemmes intimes où rien n'est tout noir ou tout blanc. »
Une adaptation théâtrale en préparation
Le livre fait à peine 125 pages, mais sa densité est impressionnante. Une adaptation théâtrale est-elle déjà envisagée ? « Oui, le théâtre ne me quitte jamais. Je viens de terminer une toute nouvelle adaptation théâtrale de ce roman, très différente de la première ébauche épistolaire. Le texte est actuellement entre les mains d'une immense comédienne qui devrait incarner Chloé sur scène. Je ne peux pas encore vous révéler son nom, mais ce sera un immense bonheur », confie Laurent Seksik.



