Le 4 septembre 2026, l'écrivain franco-algérien Kamel Daoud, prix Goncourt 2024 pour Houris, a prononcé la leçon inaugurale de la rentrée solennelle de Sciences Po Menton, sur le campus de la paix. Face aux étudiants de la nouvelle promotion, baptisée Albert Camus, il a dévoilé une liste de lectures pour explorer ce qu'il considère comme deux piliers : l'autre et l'ailleurs.
Une leçon inaugurale sous le signe de Camus et de l'altérité
Le lien entre Kamel Daoud et Sciences Po est ancien. L'écrivain, ancien journaliste au Quotidien d'Oran, a été le premier titulaire de la chaire d'écriture de Sciences Po en 2019. De son propre aveu, son roman Houris, qui lui a valu le Goncourt, n'aurait pas pu être écrit sans une résidence au sein de l'institution de la rue Saint-Guillaume. C'est donc avec honneur qu'il a été choisi pour cette rentrée, d'autant que la promotion porte le nom d'Albert Camus, dont il a proposé un miroir inversé avec Meursault, contre-enquête.
Dans son propos, Kamel Daoud a abordé la question centrale : « Que faire de l'autre ? Comment réagir à cette différence qui trouble l'unanimité confortable, dérange nos certitudes et déplace notre idée de nous-même ? » Il a répondu par une phrase : « l'autre ne limite pas ma liberté ». Il a résumé l'enseignement tiré de ses lectures : « La différence ne tue pas. Ce qui tue, c'est la différence lorsque le pouvoir la transforme en hiérarchie, lorsque la peur la convertit en menace, lorsque l'idéologie lui retire un visage et quand les récits de l'Histoire en font des camps de guerre opposés. » Il a ajouté que l'unanimité devient dangereuse « lorsqu'elle exige que l'autre se taise, se rallie, disparaisse ou meure pour que l'on reste d'accord ».
De Don Quichotte à La Métamorphose : les exemples littéraires
Pour illustrer son propos, Kamel Daoud a convoqué plusieurs œuvres majeures. Le couple Don Quichotte et Sancho Panza, selon lui, « inocule l'un des plus vieux dialogues sur l'altérité et le péril de l'altération du réel. Sans le regard d'autrui, chacun risque de prendre ses blessures, ses rêves et ses croyances pour le monde entier ». Les moulins pris pour des géants peuvent prendre la forme de religion, de drapeau ou de frontière.
Dans « La Demeure d'Astérion » de Borgès, il voit le minotaure comme prisonnier de ses convictions et de sa représentation erronée du monde. « Que lui manque-t-il ? La reconnaissance, le langage commun, la fraternité. Exempté de responsabilité, il s'autorise le meurtre », a-t-il commenté, invitant à imaginer « ce moment où, convaincus de nos dissemblances, nous autorisons autour de nous le meurtre et la violence au nom de nos idées ».
Avec Robinson Crusoé, il a évoqué l'autre que l'on prétend sauver. « Robinson tente d'abord de sauver la langue. Il parle à son perroquet, apprivoise son chien comme s'il cherchait à maintenir un interlocuteur. Puis il rencontre Vendredi, qu'il sort de la mort alors que des cannibales s'apprêtaient à le tuer. Mais ce sauvetage contient déjà un pouvoir. » Il observe que Robinson associe son allié à un jour de la semaine sans lui demander son nom, lui enseigne sa langue, l'habille à l'occidentale. « Mais après l'avoir converti, civilisé et habillé, que devient Vendredi ? On l'ignore. »
La monstruosité, la métamorphose et la question du cannibalisme
Dans Frankenstein ou le Prométhée moderne, il a posé la question : « Le monstre est-il celui qui invente le monstre, ou est-ce le contraire ? » Victor Frankenstein abandonne sa créature dès sa naissance ; la société la rejette avant de la reconnaître, et le regard humain la contraint à devenir démon. « Ce n'est pas une innocente car elle commet des meurtres, mais c'est une monstruosité qui naît et se nourrit du rejet », a-t-il expliqué.
Avec La Métamorphose de Kafka, il a noté que Gregor Samsa, transformé en insecte, devient insupportable non pas à cause de son corps, mais « une impossibilité pour les autres de continuer à le regarder comme un frère, un fils, un être aimé ». Dans « Des Cannibales » de Montaigne, il a souligné que « chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage ». « L'autre est le lieu de nos projections. Le cannibale est celui qui dévore les autres, mais celui qui déshumanise ne les dévore-t-il pas déjà ? »
De Camus à la solidarité : une leçon pour l'actualité
Revenant à Camus, il a abordé L'Étranger et La Peste. Selon lui, la question « Peut-on accueillir l'autre sans le livrer, sans l'absorber, sans le tuer ? » est centrale dans L'Étranger. Dans La Peste, Camus répond par la solidarité, à travers le personnage de Rambert, qui renonce à fuir pour lutter avec les autres. « Il comprend qu'il peut y avoir de la honte à être heureux tout seul. Vient alors le refus intime de construire son bonheur sur l'abandon des autres », a-t-il déclaré.
De ses lectures de Camus, Kamel Daoud retient une grande leçon : « Le pari sur l'autre demande des efforts. C'est un long chemin. C'est un monologue qui se transforme en dialogue ; un lieu de préjugés qui lentement se corrige. C'est un acte qui fait peur, dangereux et, à la fin, parfois cruel. Mais il en est ainsi. C'est l'une des grandes aventures de la vie. »
Cette leçon intervient alors que l'écrivain a été condamné à trois ans de prison par le tribunal d'Oran en avril dernier pour avoir écrit sur les traumatismes des années noires en Algérie, violant la Charte pour la paix et la réconciliation nationale. Ses réflexions sur l'altérité, nourries de littérature, trouvent un écho particulier dans un contexte où la question de l'autre reste brûlante.



