Les frissons surgissent aux premières notes de « L'Aigle noir », interprétée au théâtre du Châtelet en 1987 par l'une des plus grandes voix de la chanson française, Barbara, et accompagnée par Gérard Daguerre. Le pianiste bayonnais est demeuré dix-sept ans à ses côtés, de ses premiers concerts événements à Pantin, en 1981, au tout dernier à Tours, le 26 mars 1994, trois ans avant sa mort. « Lorsque j'ai joué, avec tous les musiciens, les notes finales de ''L'Aigle noir'', j'ai su que c'était la dernière fois, je n'ai pu m'empêcher de verser une larme », témoigne aujourd'hui Gérard Daguerre. Le Bayonnais apprendra la mort de la Dame en noir, le 24 novembre 1997, alors qu'il est en tournée au Québec avec Serge Lama. « J'étais défait, sonné, j'ai erré dans les rues de Montréal, c'est mon amie Diane Dufresne qui m'a consolé, chez elle, toute la journée, et m'a persuadé de remonter sur scène le soir même avec Serge... »
Une rencontre déterminante
C'est en 1981 que Gérard Daguerre a rencontré Barbara, sa « plus belle histoire d'amour ». « La période la plus heureuse et la plus intense de mon existence », dit-il. Lorsque le Bayonnais devient le pianiste de celle qui a écrit les plus belles chansons sur l'amour, la solitude, la guerre, la mort, il a déjà une belle carrière : arrivé à Paris à 15 ans, après une formation au conservatoire de piano de sa ville natale de Bayonne, et deux saisons d'été au casino de Hossegor de Paul Barrière, Daguerre sera le pianiste sur scène de Michel Delpech, Joe Dassin, Michel Sardou ou Sylvie Vartan.
L'indispensable « G »
Mais c'est bien sûr avec Barbara qu'il vivra ses plus grands moments ; Gérard Daguerre est l'un des rares à qui elle accorde sa confiance. Il devient son indispensable « G ». Le septuagénaire bayonnais « s'est peu exprimé sur Barbara, jamais il ne trahira l'intimité de cette femme si pudique », écrit Laurence Caracalla dans le chapitre du livre consacré à Barbara, intitulé « Dis, quand reviendras-tu ? ». La rencontre s'effectue grâce à Charley Marouani, l'imprésario de Sylvie Vartan et de Barbara, juste avant que l'artiste, jusque-là vedette de cabaret, s'attaque à une « grande scène » : le chapiteau de Pantin et ses 3 000 places.
À Pantin, ce sera la première fois qu'un pianiste la seconde sur scène, car elle doit parfois interpréter ses chansons debout au plus près des spectateurs. « Je suis allé chez elle à Précy-sur-Marne, pendant une semaine, elle m'a tout de suite tutoyé et moi, je n'y suis jamais arrivé. On a joué les premières notes, aiguës, sur ''Pierre'', je jouais sans partition, et ce fut comme dans un rêve. Nous répétions jusqu'à 3-4 heures du matin (Barbara était insomniaque, NDLR). Dès qu'elle se levait de son tabouret, c'était à moi de prendre le relais, de poursuivre la mélodie sans qu'on puisse percevoir de rupture. On n'imagine pas la difficulté que cela pouvait représenter. Surtout pour un homme de jouer comme une femme, adapter son propre jeu aux fragilités, aux hésitations, à ces variations qui font de Barbara une artiste unique en son genre... » Et d'ajouter : « J'ai connu une seule fois dans ma vie ce mélange de force et de vulnérabilité, et c'était avec Barbara. Nous étions en totale communion. »
Des spectacles uniques
Pantin, durant ce mois d'octobre 1981, est un formidable succès, et Gérard Daguerre ne quittera plus Barbara, sauf pour quelques piges. « Barbara ne supportait pas de m'imaginer avec d'autres, mais je devais gagner ma vie, dit Gérard. Pour Sylvie, ça allait, mais, avec Régine ou Linda de Suza, ce fut plus compliqué. J'ai également dirigé à cette époque l'orchestre de l'émission ''Champs-Élysées'' de Michel Drucker. Dès que je revenais travailler avec Barbara, c'était un bonheur, même si elle était très exigeante et qu'elle écrivait ses mélodies dans... sa tête, elle ne connaissait pas le solfège. »
Les spectacles de Barbara sont chaque soir différents. « L'Aigle noir », « Nantes », « Göttingen » : « L'ordre des chansons est le même, son piano est toujours accordé en 442 Hz, avec un tabouret réglé à 61 cm, pas son humeur, dit Gérard. Elle me disait : ''Attention, G, ce soir, je suis très énervée, je vais chanter beaucoup plus vite.'' Alors je prévenais les musiciens que le rythme allait être soutenu. Nous devions suivre sa cadence, c'était stimulant. »
Retrouvailles avec Depardieu
Dans ses mémoires, à propos de Barbara, il est bien sûr question de Georges Brassens, François Mitterrand, Jacques Brel, Maurice Béjart et, bien sûr, Gérard Depardieu. Ensemble, la Dame en noir et l'acteur, sous la houlette de Daguerre, monteront le spectacle « Lily Passion ». La première aura lieu au Zénith de Paris le 21 janvier 1986, sous les yeux de Marguerite Duras, Danielle Mitterrand, Laurent Fabius, alors Premier ministre, Catherine Deneuve, Yves Montand.
Puis les deux Gérard se retrouveront, presque trente ans plus tard, pour « Depardieu chante Barbara » aux Bouffes du Nord en février 2017, pour célébrer les 20 ans de la mort de la chanteuse. Le spectacle est un triomphe, tourne dans le monde entier. Jusqu'à ces dates de 2023, comme à la Bourse du travail à Lyon, plusieurs fois interrompues par un collectif féministe après que l'acteur a été mis en examen pour des faits de violences sexuelles. « Autant de méchanceté et de violence, quelle que soit la raison, c'est très dur à vivre. Barbara aurait détesté ce genre de manifestation. Ce n'était pas du tout sa façon de protester. La violence, la haine étaient très loin d'elle, et elle les a combattues jusqu'à son dernier souffle. »
« Avec calme et amour », de Gérard Daguerre et Laurence Caracalla, aux Éditions de la Table ronde, 19 euros. Gérard Daguerre sera en dédicaces le jeudi 28 mai à la Librairie de La Rue en Pente, à Bayonne, à 18 h 30 et le vendredi 29 mai au Bookstore, à Biarritz à 18 heures.



