Lauriane Bordenave, médecin anesthésiste à Paris et romancière, publie Donut girl aux éditions Les Escales. Après Les Cœurs pleins, elle signe un récit romanesque et historique consacré aux « Donut girls », ces volontaires de la Croix-Rouge américaine envoyées réconforter les soldats entre 1940 et 1945. L'idée lui est venue lors d'une visite en famille sur les plages du Débarquement, au cimetière américain de Colleville-sur-Mer (Calvados), où elle a remarqué une tombe féminine : celle d'Élizabeth Ann Richardson, une jeune femme du Wisconsin incorporée en 1944 dans l'unité des « Donut girls » et morte en juillet 1945 dans le crash d'un biplace qui l'emmenait au siège de la Croix-Rouge à Paris. Elle avait 27 ans. Cette figure a inspiré le personnage de Jane.
Une mission de soutien avant le D-Day
Ces femmes n'étaient ni infirmières ni soldates, mais des volontaires civiles. Leur mission consistait à remonter le moral des troupes avant le Débarquement. Les conditions d'entrée étaient strictes : être âgées d'au moins 25 ans, célibataires et sans enfant, et justifier d'une formation universitaire. La fiche de poste précisait aussi qu'elles devaient être « robustes, intelligentes, sociables et séduisantes », rappelle Lauriane Bordenave lors d'un entretien accordé à Laure Joanin. À bord de « Clubmobiles », des bus réaménagés en food-trucks, elles circulaient sur les bases militaires en Angleterre pour apporter soutien et réconfort aux GI. Elles distribuaient café, cigarettes, beignets et moments musicaux, tout en engageant la conversation.
Loin de l'image réductrice, l'autrice insiste : « Ces filles très éduquées étaient tout sauf des filles à soldat ; pour les GI, c'étaient des copines, de sœurs, des mères… C'était leur pays qui venait leur rendre visite. »
Un quotidien entre clubs et hôpitaux à Londres
Dans le Londres d'avant le Débarquement, de nombreuses structures permettaient aux soldats de souffler lors de leurs permissions. Les « Donut girls » y organisaient la vie : repas, tailles de barbe, lessives ou soirées dansantes animées par des stars américaines en concert. Elles faisaient vivre ces clubs quand elles n'étaient pas sur les bases militaires, et visitaient également les blessés dans les hôpitaux.
Quelques semaines après le D-Day, elles ont débarqué à Arromanches en Normandie, puis ont suivi la campagne américaine en France, en Belgique et jusqu'en Allemagne. Une photographie célèbre montre des « Donut girls » à la fenêtre d'un hôtel allemand agitant des drapeaux blancs le jour de la capitulation.
Le Londres exaltant de la guerre
Pour reconstituer l'ambiance électrique de la capitale anglaise, l'auteure s'est appuyée sur un riche matériel photographique. « Cette période qui suit le Blitz de Londres et où se prépare le D-Day m'a frappée par son côté joyeux et nourri d'espoir », confie-t-elle. « C'était un temps d'attente et d'entraînement pour les troupes, mais en dehors du dur de la guerre, il régnait de l'exaltation. »
Elle décrit une ville peuplée de centaines de milliers de soldats de toutes nationalités : Américains, Français libres, Anglais, Canadiens. « La plupart avait tout juste la vingtaine, alors ça fourmillait de jeunesse, de joie, d'engagement, de courage, comme dans toutes les grandes catastrophes humaines. Ces hommes et ces femmes étaient portés par un élan commun, l'idée de défendre la liberté, mais ils s'amusaient aussi, ils dansaient… »
Des femmes montrées mais rarement racontées
L'écrivaine souligne le paradoxe : ces volontaires ont été largement utilisées comme outil de propagande, mais leur histoire individuelle est restée méconnue. « Ces femmes qui ont été beaucoup montrées, comme outil de propagande, ont été très peu racontées », déplore-t-elle. Ce constat a nourri son obsession pour ces figures, jusqu'à devenir le point de départ de son roman.
« Ce qui me révolte, c'est qu'on oublie en permanence les femmes quand on écrit l'Histoire », ajoute-t-elle. Elle nuance néanmoins : « Si on essaie de s'éloigner d'un discours féministe qui ne serait pas le reflet de ce que je ressens, je dirais que ce qui me remue, c'est que cette histoire est un exemple parmi tant d'autres, que pour que le monde aille bien, il faut les hommes et les femmes ensemble. Ces hommes, seuls et livrés à eux-mêmes en pleine guerre, avaient besoin de la présence de ces femmes courageuses. »
Donut girl, éditions Les Escales, 224 pages, 21 euros.



