La folie du mûrier en Cévennes : Daniel Travier raconte l'épopée de la soie
Daniel Travier raconte l'épopée de la soie en Cévennes

Dans son ouvrage richement illustré "Maison Rouge, une histoire de la soie en Cévennes" (éditions Alcide, 176 pages, 35 €), Daniel Travier mêle son souci du détail technique et sa passion pour la mémoire du pays. Il retrace l'épopée de la sériciculture en Cévennes, de son introduction médiévale à son déclin au XXe siècle.

Les origines médiévales de la soie cévenole

L'auteur saint-jeannais s'appuie sur des documents et témoignages pour affirmer que le travail de la soie remonte au Moyen Âge. Dès les XIIe-XIVe siècles, Alès fabriquait des "draps d'areste" selon une technique venue d'Espagne. Montpellier et Alès étaient les deux centres de production en Languedoc, comme en témoignent les archives pontificales d'Avignon qui mentionnent des draps provenant d'Alès.

Le premier document écrit attestant du filage de la soie et de l'éducation des vers à soie est un acte d'Anduze daté de 1296. Il mentionne un "trahandier", terme issu du verbe "tranhander" signifiant tirer la soie. Ces trahandiers travaillaient à l'exportation vers Lucques, capitale soyeuse de l'Italie, et confiaient des graines dans tous les secteurs avant de récupérer les cocons et de vendre la soie.

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La folie du mûrier : l'arbre d'or

Au XIVe siècle, la guerre de Cent Ans, les pillages et les épidémies de peste firent chuter la population et l'activité soyeuse resta marginale. Malgré des tentatives de plantations de mûriers au milieu du XVIe siècle dans les Cévennes méridionales (Valleraugue, Saint-Jean-du-Gard, Vallée Borgne), les troubles religieux dans une région à 80 % protestante freinèrent son développement. Le Cévenol restait fidèle à son châtaignier.

L'élément déclencheur de ce que l'on appellera la "folie du mûrier" vint du ciel. En 1709, une gelée dévasta les oliveraies et les châtaigneraies, détruisant la récolte de l'année et celle à venir. On substitua alors au châtaignier le mûrier, qui produit très vite, au bout de trois ans. Les États du Languedoc commencèrent à subventionner ces plantations à partir de 1752. Le mûrier devint la meilleure rente foncière. Tous les propriétaires, grands et petits, plantèrent à outrance, développant les éducations de vers à soie et la filature, qui s'industrialisa au début du XIXe siècle.

L'apogée et la catastrophe

La production atteignit son apogée en 1850 avec 25 000 tonnes de cocons. Mais en 1853, une épidémie de pébrine et flacherie frappa. La maladie existait déjà, mais la concentration des éducations (5 à 6 tonnes produites dans le piémont cévenol) aggrava la situation. En dix ans, 76 % de la production disparut. On importa des œufs d'Italie, de Turquie, d'Europe centrale, puis du Japon, mais la maladie réapparaissait sans cesse.

Jean-Baptiste Dumas fit alors appel à son ancien élève Louis Pasteur. Pendant cinq saisons consécutives, Pasteur vint à Alès, Pont-Gisquet, Saint-Jean-du-Pin. Il découvrit des maladies corpusculeuses identifiables au microscope et mit au point le grainage cellulaire, une méthode pour sélectionner les pontes saines. Il devint le sauveur de la sériciculture.

Le déclin inexorable

Au début des années 1880, de très grandes magnaneries furent construites en Cévennes, mais le retard de production ne se rattrapa pas. Les filateurs importèrent des cocons du Levant et de Syrie, tandis que les soyeux lyonnais importèrent de la soie grège d'Extrême-Orient et du Japon. L'ouverture du canal de Suez en 1870 réduisit les coûts de transport, rendant les cocons et soies étrangères plus concurrentiels. La sériciculture et la filature locales ne redémarrèrent jamais.

Les soies artificielles puis synthétiques (années 1950) concurrencèrent la soie naturelle. Une tentative de relance dans les années 1950 échoua. La filature Maison Rouge, qui devait traiter 300 tonnes de cocons par an, n'en traita que 60 en 1964, avant de fermer en 1965.

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Maison Rouge : du patrimoine industriel au musée

Maison Rouge, baptisée ainsi pour sa brique rouge, fut la première filature d'Europe équipée du procédé Gensoul. Daniel Travier détaille son architecture, son histoire et son contexte. Construite par des industriels lyonnais, elle employait des fileuses italiennes catholiques logées sur place. Fermée en 1965, la filature est devenue l'écrin du Musée des vallées cévenoles, qui abrite une collection de 30 000 objets illustrant la vie rurale des Cévennes du XVIIe siècle à nos jours.

"Je trouvais que c'était intéressant de raconter dans les détails l'histoire de cette filature, de l'analyser, de voir architecturalement à quoi elle ressemble", explique Daniel Travier. "C'était intéressant de la replacer dans le contexte, et même dans l'histoire plus récente au XXe siècle."