Année olympique oblige, le jeu est au cœur de la 17e édition de Philosophia, qui se déroule du 24 au 26 mai à Saint-Émilion, en Gironde. Sport, géopolitique, amour, créativité, langage, théâtre : le festival questionne tout ce que jouer veut dire.
Les Jeux olympiques en toile de fond
Les Jeux olympiques de Paris en ligne de mire, le festival Philosophia se penche sur le thème du « jeu » pour sa 17e édition. On sait combien les JO sont lourds d’enjeux. Les athlètes qui s’affrontent, et à travers eux les nations, considèrent-ils et elles toujours que le sport reste un jeu ? Ou est-il un prolongement du combat des individus, voire la poursuite de la guerre par d’autres moyens ? La question mérite d’être non seulement posée mais pesée et examinée sous toutes ses facettes.
Jouer : de l’enfance à l’âge adulte
Jouer. Le verbe renvoie à l’enfance. Mais les grandes personnes continuent de jouer, quitte à « jouer » sur le sens du mot. « Jeu de mots, jeux de langage, jeux de l’amour : ce qui relie ces champs est l’importance des règles, qu’elles soient tacites ou explicites », pose la philosophe Mazarine Pingeot, présidente de l’association Idées nouvelles qui seconde et alimente l’équipe du festival de Saint-Émilion : « tricher, est-ce jouer ? Changer les règles, est-ce possible ? »
Perdre fait partie du jeu. L’amoureux éconduit aimerait changer les règles, conjurer le désamour, mais une fois « sorti du jeu », sa partie est finie. « Et le sérieux refait surface, poursuit la philosophe, notant que si les règles sont la condition du jeu, celui-ci flirte avec leur transgression. On joue à se faire peur, à gagner, mais l’enjeu pointe son nez et menace de dissoudre le jeu ». Les compétitions modernes le montrent bien. Car perdre fait partie du jeu, sauf à ne pas aimer celui-ci en faisant rimer « mauvais perdant » et « mauvais joueur ».
Le jeu, entre gratuité et enjeux
Le jeu renvoie à la gratuité. Mais le joueur de casino sait qu’il peut rapporter gros. Le scientifique aussi. Ainsi l’astrophysicien Jean Audouze, un familier du festival, rappellera-t-il, lors d’un échange avec la philosophe Sophie Geoffrion, combien le jeu et le hasard sont à l’origine de certaines découvertes et stimulent la créativité scientifique. On peut même, en s’élevant vers Dieu, « penser la création comme un jeu », ce à quoi le théologien François Euvé, rédacteur en chef de la revue « Études », va s’attacher.
En creusant un peu, on découvre le potentiel transformateur du jeu, comme lorsque les interstices d’une porte ou d’une fenêtre qui « ont du jeu » laissent filtrer un rai de lumière : « Cet espace parfois infime ouvre le champ des possibles », pointe Mazarine Pingeot. Le jeu bouscule la rigidité des ordres, ose des rapprochements, laisse planer l’ambiguïté : « il y a toujours du jeu », expliquera la philosophe Fanny Lederlin en mettant en relation le bricolage, la subjectivité et l’insubordination.
Théâtre et jeux vidéo : deux invités de marque
Le théâtre est un formidable espace pour explorer le pouvoir libérateur du jeu. Et c’est un grand nom de la scène française que Philosophia a convié pour décrypter le pouvoir ludique du théâtre : Daniel Mesguich, acteur, metteur en scène, ex-directeur du Conservatoire national d’art dramatique, des théâtres nationaux de Lille et de Saint-Denis, et qui a formé une pléiade de futurs grands acteurs et artistes, de Sandrine Kiberlain à Philippe Torreton, de Mylène Farmer à Vincent Pérez ou Guillaume Gallienne.
Autre grand nom de la programmation 2024 du festival saint-émilionnais, Jacques Attali, dont le dernier ouvrage, un roman paru en 2023, « Bienheureux soit notre monde », fait la part belle aux jeux vidéo comme un outil de la politique contemporaine. L’essayiste, économiste, ancien haut fonctionnaire et « sherpa » de François Mitterrand, esprit fertile et tous terrains, s’essaye à la science-fiction pour anticiper l’évolution du monde et nous parler du jeu du réel et des apparences.
Exploration de la psyché et jeux de mots
Au gré des conférences, Philosophia conduit tout un chacun – le festival est pour tous, accessible et gratuit - à se faire explorateur de sens. Rédacteur en chef de Philosophie Magazine, Martin Legros est de l’aventure depuis les débuts. Il va dialoguer avec une psychanalyste, Clotilde Leguil, pour savoir si l’exploration de la psyché inventée par Freud n’est pas un « pari sur le je » : une façon d’interroger la face ludique de la construction du moi, et le rôle des jeux de mots (si chers à Jacques Lacan) dans la psychanalyse.
Le jeu avec les mots dans la littérature est le sujet d’un échange entre la romancière et dramaturge Marie NDiaye, prix Goncourt 2009, et l’ancien chef de rédaction du Mag de « Sud Ouest », Nicolas Espitalier, qui vient de réunir dans « La Moindre Étincelle » (parution en juin 2024) ses meilleures chroniques parues dans le magazine. Et puisque les mots sont aussi un sport de combat, l’avocat Bertrand Périer, auteur de « La Parole pour le meilleur et pour le pire », donnera une leçon d’éloquence avant que le public n’assiste à une joute oratoire entre deux lauréats du concours Eloquentia de Bordeaux.
Rencontres, balades, ateliers
Il fallait, thème oblige, soigner la dimension ludique. Du 24 au 26 mai, Philosophia propose donc aux jeunes et à leurs familles d’aborder la philo en se « prenant au jeu ». Avec mention spéciale pour un « escape game philo » au titre évocateur : « Perdus dans la caverne de Platon ». Les participants, plongés dans le noir, sauront-ils utiliser les indices pour s’échapper au grand jour ? D’autres jeux usant des mots croisés, des énigmes, des épreuves permettent de se dire : « je joue, donc je suis ».
Comme c’est l’usage, le plateau associe philosophes, écrivains, scientifiques et d’autres métiers. On écoutera et rencontrera, entre autres, le géopoliticien Pascal Boniface, le sociologue Georges Vigarello, les philosophes Sophie Nordmann, Sandra Laugier et Fabienne Brugère, le chef d’entreprise Matthieu Pigasse, l’écrivain Alexis Jenni, le cavalier Pierre Durand et bien d’autres bons esprits.
Devenues un classique du festival, les « balades philo » dans les vignes sont animées cette fois par le philosophe Xavier Pavie et le journaliste spécialiste du vin Jérôme Baudouin. Des ateliers, un prix jeunesse, la participation de collégiens et de lycéens de la région sont aussi des incontournables. Au village du festival, on trouve le point librairie et la boutique, mais aussi un « nichoir philo », une boîte à livres permettant aux festivaliers d’échanger leurs lectures philosophiques.



