Débat historique sur l'origine des Caritats à Béziers
Débat historique sur l'origine des Caritats à Béziers

Une tradition ancestrale sous le feu des critiques

La fête des Caritats a encore battu son plein à Béziers les 15 et 16 mai. Un grand bateau a défilé dans les rues de la ville et des reconstitutions médiévales ont attiré de nombreuses personnes. Mais d'où viennent vraiment ces traditions ? Deux visions s'affrontent.

Des joutes équestres, du combat à l'épée, un grand bateau naviguant sur les allées Paul-Riquet… La fête médiévale des Caritats a de nouveau attiré des milliers de personnes à Béziers, à la mi-mai. Une célébration vieille de 800 ans qui trouverait racine dans une réparation du roi Saint-Louis, apportée pour compenser les massacres du siège de Béziers en 1209. Mais cette version de l'histoire est-elle avérée ? Pas vraiment, selon Henri Barthès, qui étudie l'histoire de Béziers depuis un demi-siècle.

"L'Histoire que l'on raconte aujourd'hui est détournée. Il faut déconstruire le mythe d'une ville résistante face au siège de 1209", estime-t-il. Une version erronée des faits ? Il s'oppose à l'idée selon laquelle les Biterrois auraient protégé les dissidents religieux pendant la croisade. "On a un document attestant qu'ils n'ont pas seulement été passifs lors de la croisade, ils ont établi eux-mêmes une liste d'hérétiques", indique-t-il.

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La nature de la dissidence religieuse en question

Un autre principe auquel s'oppose Henri Barthès réside d'ailleurs dans la nature de cette dissidence religieuse implantée à Béziers, à la fin du XIIe siècle. Souvent pointés du doigt, les Cathares, aussi nommés Albigeois par certains historiens, ne représenteraient pas la majorité des hérétiques. "C'était surtout autour des Vaudois que se jouait la controverse. Mais en réalité, la croisade était plus politique que religieuse", raconte-t-il.

L'incertitude autour des massacres

Cela étant dit, Henri Barthès émet des réserves quant à l'ampleur des massacres perpétrés lors du siège. "Il n'y a que cinq documents qui parlent de victimes humaines à Béziers. Évidemment, rien qu'une vie de prise aurait été de trop, mais s'il y en avait eu ne serait-ce que 500 ou 1 000, il y aurait beaucoup plus de sources historiques pour en attester", analyse-t-il. Parler de "massacres" des Biterrois relève donc de l'exagération. Selon lui, ce récit, devenu assez populaire, s'appuie en réalité sur des canaux d'information biaisés. "On a utilisé des sources narratives. L'une d'elles s'inspirait du siège de Constantinople en 1204, qui, lui pour le coup, était d'une violence inouïe". Il réfute aussi le fantasme d'une bataille spectaculaire. "Il n'y a pas eu de combat interminable. L'armée a pris la ville assez facilement".

Un débat historique vain ?

Pour la Ville, l'important ne réside pas dans la véracité des faits relatés. Du moins pas au sens strict. "Nous n'allons pas rentrer dans un débat historique. Nous, ce que nous voulons, c'est perpétuer une tradition vieille de 800 ans avec nos concitoyens. Et la preuve en est, nous rassemblons des milliers de personnes chaque année", souligne Jean Muller, directeur général de l'office de tourisme de Béziers. Si elle s'autorise à romancer l'histoire de Béziers, la municipalité s'attache néanmoins à faire vivre des traditions, qui sont, elles, bien établies. La nef qui vogue dans les rues, le cosplay médiéval, la convivialité et surtout la charité. "Toutes les activités sont gratuites et ouvertes à tous, on n'exclut personne", rappelle Jean Muller. En cela, les organisateurs des Caritats entendent, malgré les critiques, entretenir l'héritage de Saint-Louis. Sans faire de récupération politique ? "L'objectif n'est pas l'instrumentalisation de l'histoire. L'essentiel est de passer un bon moment, et ça fait 800 ans que tout se passe bien", indique-t-il. Une vision qui a le mérite de fédérer quoi qu'on en dise.

2026, date anniversaire majeure pour Béziers, marque par ailleurs le rattachement de la vicomté biterroise à l'autorité du roi de France (1226). Il s'agit donc d'une année tournante où débats, déjà houleux, seront entretenus par le projet "Béziers Antique".

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Un chameau et un bateau

Sur l'origine des Caritats cependant, Henri Barthès s'aligne sur une naissance de la fête liée au roi Saint-Louis. "Il a organisé des procès-verbaux pour évaluer l'ampleur des violences commises pendant le siège de Béziers en 1209. C'est vers 1247, qu'il accorde une importante réparation à base de grain", confirme-t-il. La fête tient donc son nom de l'occitan "caritat" qui signifie "charité". En souvenir du don de Louis IX, la célébration se tient pendant quatre siècles sans interruption. "La première mention sourcée de la fête date de 1284, et est décrite comme existant depuis un moment", souligne le féru d'Histoire. Les Biterrois y sont invités à quêter pain et vin blanc pour les pauvres. "Cette boisson était considérée comme un médicament rare à l'époque, car il y avait peu de vignes", dévoile le chercheur.

Des traditions qui survivent 800 ans plus tard

Alliant symbolique des croisades et héritage de Saint-Louis, le vin était placé dans un chameau de bois qui défilait dans les rues tandis que le pain était jeté dans une grande galère qui suivait le même chemin. C'est donc de là que vient cette tradition, qui survit encore aujourd'hui avec la nef qui défile dans les allées Paul-Riquet. Et si 800 ans plus tard, les Caritats sont toujours célébrés, la fête a été abolie plus d'une fois avant de revenir. Au début du XVIIe siècle, les ecclésiastiques s'indignent de voir un chameau en bois rentrer dans l'église pour la quête. "Les deux édifices ont été brûlés", regrette Henri Barthès. Il faudra attendre l'an 2000 pour que le bateau soit reconstruit… Mais dans des proportions trop faramineuses pour le rendre utilisable. Et depuis trois ans, c'est la compagnie C.P.P.P (Compagnie des productions populaires et polymorphes) qui fait défiler son bateau dans les rues. Avec, sinon l'ambition de raconter mot pour mot la véritable histoire, au moins le mérite de faire subsister un patrimoine séculaire.

Pour un autre regard sur le sujet, rendez-vous le 30 mai à 16 h, à la médiathèque André-Malraux. Le chercheur Arnaud Fossier, auteur des "Cathares, ennemis de l'intérieur", y donnera une conférence.