À quelques embruns de la Méditerranée, à la frontière entre Vendres et Fleury-d’Aude, la manade familiale Margé élève quelque 700 taureaux braves sur 2 000 hectares. Alors que la saison des corridas a commencé, les derniers ajustements permettent de les préparer pour le combat de leur vie dans les arènes.
Un nuage de poussière sous les sabots
Un nuage de poussière se soulève sous les sabots de bêtes de 500 kilos qui courent à travers la garrigue asséchée. Dans les enclos, immenses terrains de jeux et de vie de 30 à 40 hectares, le pick-up esquinté zigzague. Les taureaux, plus habitués aux chevaux, restent néanmoins impassibles, las, tranquilles. Béziers n’est qu’à 20 kilomètres, pourtant la manade Margé semble se trouver au bout du monde, préservée des tracas.
Dans le creux du delta de l’Aude, au cœur des marécages et des terres salées méditerranéennes, aux Monteilles, la famille Margé élève des taureaux depuis trente ans. Deux mille hectares comme un écrin de biodiversité où s’épanouissent sept cents toros bravo dont le destin sera finalement scellé sur le sable ocre des arènes de France et, plus rarement, d’Espagne.
“Quand vient l’été, nous les faisons courir”
La saison des corridas a commencé. À cette période et comme des athlètes de haut niveau, les bovins sont entraînés régulièrement : “C’est une méthode que nous avons développée avec le temps. Nos taureaux, bien qu’ils ne soient pas engraissés, font leur masse musculaire en hiver. Quand vient l’été, nous montons à cheval et nous les faisons courir pour qu’ils s’affinent, qu’ils soient dynamiques et pas empâtés”, explique Olivier Margé, deuxième génération d’éleveur dans la famille et, par ailleurs, directeur général des arènes de Béziers.
Cette soirée de juin fait exception. Alors que la canicule écrase les bêtes comme les humains, c’est le farniente à l’ombre des chênes de garrigue qui l’emporte. “Nos taureaux sont plus petits que les Espagnols mais ils sont tout en muscles et vifs. Ils peuvent courir à 40 km/h en deux secondes”, décrit le ganadero en désignant d’un coup de menton un groupe de six taureaux sélectionnés pour se battre lors de la Feria de Béziers. “Ils sont beaux”, s’émeut l’éleveur.
En plus de Béziers et d’Istres dont il revient, Olivier Margé emmènera les bêtes du domaine familial à Dax, à Nîmes et “peut-être en Espagne”. Une consécration pour un éleveur français.
Une sélection génétique minutieuse
Pour en arriver là, la préparation est longue. Il y a, aux prémices, une sélection génétique ancienne, commencée par son père, Robert Margé, le fondateur de la manade, et qui s’est affinée progressivement. Il faut ensuite repérer les bons reproducteurs et les bonnes reproductrices, “ce n’est pas le cas de tous les éleveurs mais nous sélectionnons aussi les femelles”, détaille l’éleveur. C’est l’objet des tienta : dans les petites arènes de l’exploitation, on fait courir les vaches pour sélectionner les meilleurs. Celles dont le caractère belliqueux laisse présager des rejetons avec “le bon mental”, sont sélectionnées. Les autres vont à l’abattoir.
Ainsi né le toro bravo, brave parmi les braves. “Évidemment, cela ne fonctionne pas à tous les coups. Pour l’instant, on fait une année exceptionnelle, c’est notre meilleure année, très régulière avec des taureaux importants et généreux”, se réjouit l’éleveur.
Quatre ans d’élevage avant la corrida
Les veaux issus de cette sélection sont ensuite élevés pendant quatre ans. “Nous devons les mener jusque-là en étant irréprochable physiquement”. Les taureaux ont, par la suite, deux ans pour partir en corrida. Parmi le groupe sélectionné pour partir à Dax, l’un d’entre eux fait particulièrement la fierté d’Olivier Margé. Son pelage d’un noir profond reflète la lumière, ses muscles saillants laissent courir des veines. Plus grand que ses congénères, il se détache dans le paysage, des collines dans le dos. En majesté.
Arlésien, le taureau gracié
Bien sûr, les arènes jouent leur tragédie. Mais, parfois, rarement, le miracle arrive : le taureau est gracié. Un moment rare et précieux pour un éleveur, la récompense d’un travail et de techniques d’élevage affinées avec le temps. Ce 21 juin 2026, Arlésien est revenu à la manade Margé après avoir combattu lors de la Feria d’Istres. Quelques jours après, Olivier Margé va observer ses blessures, dissimulées sous des traces blanches : “Elles ont commencé à cicatriser, pour le moment c’est propre. Mais il faut rester vigilant, les infections peuvent survenir dans quelques jours.” Pour stimuler le système immunitaire d’Arlésien, il l’a placé dans un enclos avec des femelles, “c’est encore plus efficace que les antibios”. Et sur un terrain avec de l’herbe, peu poussiéreux afin de limiter les risques d’infection. Il a gagné le repos et pourra rester à la manade jusqu’à ce qu’il succombe d’une mort naturelle, dans dix ans environ.
Un élevage sans corrida impossible
Ces taureaux ne connaissent l’arène qu’une fois. “On ne leur montre jamais avant. Ils sont trop intelligents, ils analysent. Une fois suffit pour qu’ils comprennent comment ça fonctionne”, explique l’éleveur. Et chaque année, la manade Margé vend une cinquantaine de taureaux, entre 4 000 et 7 000 euros chacun, de quoi faire vivre l’ensemble du domaine.
“On est attaché à nos bêtes. Mais sans corrida, sans mise à mort, il n’y aurait pas d’élevage. Dans l’arène, le taureau fait ce pour quoi il est né : se battre”, répond l’éleveur aux détracteurs de la tauromachie. Une fois dans l’arène, la tristesse n’a pas sa place, l’éleveur joue sa notoriété, il veut être fier du taureau qu’il a élevé.
Pendant la Feria de Béziers, dimanche 16 août, à 18 h, aura lieu une corrida spéciale avec six toros de Robert Margé pour Juan Leal, Carlos Olsina et Christian Parejo. Le même jour à 11 h, la manade biterroise présentera quatre novillos pour la novillada.



