Une nouvelle publication chez Séguier, Tableaux des petites et grandes choses de l’existence, rassemble des textes de José Ortega y Gasset (1883-1955) parus entre 1909 et 1928. Cet ensemble permet de redécouvrir un penseur à l’esprit narquois, tour à tour comparé à Italo Svevo, Vladimir Nabokov ou Witold Gombrowicz. Ortega y Gasset, Espagnol de naissance et de culture, nourri d’hindouisme et de philosophie allemande, se disait « né sur une rotative » en raison de ses origines journalistiques : son père était journaliste littéraire et son grand-père maternel, patron de presse. Lui-même lança plusieurs revues avant d’être élu député, mais il se détourna rapidement de la politique, ne pouvant se mêler au régime franquiste.
Un Européen convaincu et un critique de la modernité
Ortega y Gasset dirigea de 1923 à 1936 la Revista de Occidente, qui relayait les tendances philosophiques européennes. En 1953, il prononça à l’université de Berlin sa célèbre conférence Méditation sur l’Europe, à la fois profession de foi européenne et testament intellectuel. Il affirmait que « la clarté est la courtoisie du penseur » et que « le souci d’élégance est une dimension essentielle de l’espèce humaine – comme la recherche de la vérité, de la beauté, de la justice. »
Dès 1927, il comprenait que la civilisation moderne négligeait les dimensions non intellectuelles de l’être humain : « Car tandis qu’on accumule des connaissances scientifiques, de l’information et d’autres savoirs sur le monde, tandis qu’on perfectionne les techniques permettant de maîtriser la matière, on néglige le développement des autres dimensions de l’être humain, celles qui ne relèvent pas de l’intellect ou de la raison. Le cœur, surtout, part à la dérive, flottant désorienté et terne sur la surface de la vie. »
Un spectateur de la vie moderne
Dans ses textes, Ortega y Gasset se fait peintre de la vie moderne à la manière de Baudelaire, qu’il préfère appeler « spectateur ». Il digresse brillamment sur l’Escurial ou le Sphinx de Gizeh, la peinture du Titien, de Poussin ou de Vélasquez, le Paradoxe sur le comédien de Diderot, les romans Don Quichotte ou Adolphe. Voyageant en France pendant l’entre-deux-guerres, il note : « Cette admirable polarisation de la société française, qui en fait un réel microcosme, permet l’étrange phénomène de la coexistence d’un extrême conservatisme et d’un modernisme tout aussi extrême. » Il remarque que les Français sont très attachés à Racine et capables de réciter à voix haute du Mallarmé.
Ortega y Gasset était attaché à la joie et à la douceur de vivre. Dans un texte savoureux qui évoque Truman Capote sans le côté langue de vipère, des amis l’emmènent déjeuner au restaurant d’un golf. Il se souvient amusé d’un mot de l’attaché de l’ambassade d’Angleterre : « Quelle bonne idée, vraiment, d’avoir construit Madrid à côté d’un golf. » Puis il part dans des considérations érudites sur le concept de dharma.
Une philosophie de la flânerie
Selon l’espiègle Espagnol, tout penseur digne de ce nom devrait avoir un « talent poétique ». L’école buissonnière vaut mieux que l’université : avec lui, la philosophie prenait des airs de flânerie. Il écrivait : « Être de gauche ou être de droite, c’est choisir une des innombrables manières qui s’offrent à l’homme d’être un imbécile ; toutes deux, en effet, sont des formes d’hémiplégie morale. »
Tableaux des petites et grandes choses de l’existence par José Ortega y Gasset. Traduit de l’espagnol par Valeria Dos Santos. Séguier, 204 p., 21,50 €.



