Le film d'horreur Obsession, réalisé par l'Américain Curry Barker, vient de dépasser le million d'entrées dans les cinémas français, a annoncé Le Pacte le 22 juin. En six semaines d'exploitation, ce long-métrage au budget de 750 000 dollars a cumulé plus de 339 millions de dollars de recettes dans le monde. Un succès d'autant plus surprenant qu'il s'agit d'un film d'horreur interdit aux moins de 16 ans, sans stars au casting.
Une progression de fréquentation inhabituelle
À Montpellier, Sébastien Rodriguez, directeur des cinémas Pathé Odysseum et Pathé Comédie, observe une trajectoire hors norme. « On a rarement vu ça », confie-t-il. Le film cumule 15 600 entrées dans ses salles depuis sa sortie le 13 mai. « La première semaine, on fait 2 000 entrées. La deuxième, 2 300. La troisième, 2 900. La quatrième, 3 600. C'est-à-dire qu'en quatrième semaine, j'ai fait 76 % d'entrées de plus que la première. C'est un énorme succès, ça n'arrive pas habituellement. »
Même constat à Perpignan, où Antoine Font, exploitant du Méga Castillet, maintient le film à l'affiche depuis sept semaines. « Les retours sont très bons. Entre la première semaine et la deuxième, il a perdu 5 ou 6 % de ses ventes. En général, un film en perd au moins 30 %. » Bilan local : 3 334 entrées, avec des séances en version originale ajoutées dès la troisième semaine. À Narbonne, Cédric Fayolle, directeur du CGR, parle d'un « effet boule de neige » grâce aux réseaux sociaux. « Je trouve ce succès fascinant et incroyable. Ça crée un peu le film événement : il faut être le premier à le voir. »
Un buzz amplifié par les réseaux sociaux
Le réalisateur Curry Barker s'est fait connaître avec des courts-métrages d'horreur sur YouTube, une plateforme qui a également porté Backrooms, sorti le 17 juin et tiré d'une creepypasta née sur 4chan. « On assiste à des personnalités du cinéma qui émergent sans passer par un parcours traditionnel », analyse Marine Bohin, actrice et journaliste cinéma. Selon elle, ces cinéastes arrivent avec « une notion du cinéma hyper expérimentale » et une habitude des petits budgets.
Mais le buzz ne suffit pas. « Le succès d'Obsession ne vient pas non plus de nulle part », rappelle-t-elle, évoquant une forte promotion aux États-Unis. Le marketing n'aurait pourtant pas suffi si le film s'était effondré après quelques jours. Les exploitants décrivent une curiosité transformée en bouche-à-oreille. Pour Antoine Font, le film est « bien tenu avec un concept simple et une belle photographie ». L'absence de stars a aussi joué : « Un casting de parfaits inconnus. Je pense que les gens ont faim de ça », estime Marine Bohin.
Une horreur qui fait écho aux violences intimes
Le pitch d'Obsession : Bear, jeune homme introverti, souhaite que son amie Nikki l'aime « plus que tout au monde ». Le vœu se réalise, mais la romance vire à l'emprise cauchemardesque. « Le film joue vraiment sur une gradation de l'horreur. Il y a des scènes malaisantes, inconfortables, angoissantes, terrifiantes », souligne Marine Bohin. Pour elle, le succès tient aussi à la thématique : « Les violences masculines envers les femmes ne sont pas que physiques, elles sont également sexuelles et psychologiques. »
Le film donne une forme spectaculaire à des violences plus discrètes : l'emprise, la dépossession du désir, la négation du consentement. « C'est ça qui rend un film d'horreur intéressant : sa lecture métaphorique », ajoute-t-elle. Certains spectateurs masculins ont toutefois interprété le film à l'envers, y voyant une critique des femmes jalouses. « Pas du tout ! », rétorque Marine Bohin. Le malaise vient du décalage entre la gentillesse apparente de Bear et ce qu'il accepte de faire subir à Nikki.
L'émergence de l'incel horror
Le terme « incel horror » désigne une veine récente du cinéma d'horreur où la menace est un homme ordinaire. « Un homme banal, un homme lambda », résume Marine Bohin. Dans ces films, le danger naît d'un désir de possession. Obsession s'inscrit dans cette logique : Bear, maladroit et gentil en apparence, choisit de garder Nikki sous son emprise plutôt que de la libérer. L'horreur repose sur le refus du rejet, le gaslighting, la dépossession du corps féminin.
Historiquement, le cinéma d'horreur a toujours parlé de violence envers les femmes, mais souvent en réduisant les personnages féminins à des victimes. L'incel horror apporte une dimension supplémentaire : la femme n'est plus seulement poursuivie, les films interrogent ce que cette violence raconte sur le contrôle et la domination masculine. « Derrière le carton en salles, c'est peut-être cela qui dérange et obsède le plus : Obsession ne montre pas un monstre évident, mais un garçon qui continue de se voir comme une victime », conclut Marine Bohin.



