En 1970, les Kinks ont créé l'un des premiers hymnes pop à la fluidité des genres avec « Lola », une chanson de cabaret travestie en folk-rock. Le titre raconte la rencontre d'un jeune homme avec une femme transgenre dans un club de Soho, à Londres. Bien avant les débats contemporains sur l'identité, ce morceau a fait vaciller les certitudes et ouvert la voie à une représentation plus nuancée du désir.
Une Angleterre en pleine mutation
Le réveil est gris à Soho. Au tournant des années 1970, l'Angleterre des Kinks n'est déjà plus tout à fait celle du Swinging London. La jeunesse, encore auréolée de ses fanfreluches de Carnaby Street et de ses utopies naïves, ploie désormais sous le poids d'une récession rampante et de la mélancolie sourde d'un empire en déclin. La pop polie et le psychédélisme vaporeux des années 1960 s'essoufflent ; les Beatles battent en retraite devant un son plus lourd, plus théâtral, qui annonce déjà les provocations androgynes du glam rock naissant.
Dans la rue, la contestation se radicalise : le Gay Liberation Front (Front de libération homosexuelle) s'apprête à tenir sa première réunion à Londres, et les minorités sexuelles s'extirpent, pas à pas, de la clandestinité. C'est dans ce climat de fièvre transitoire que Ray Davies, leader des Kinks et chroniqueur inégalé des travers de la bourgeoisie britannique, commet un larcin esthétique majeur.
Une rencontre inspirée
L'histoire de « Lola » puise son origine dans une anecdote vécue par le manager du groupe, Robert Wace. Ce dernier aurait raconté à Ray Davies une nuit mouvementée dans un club de Soho, où il avait dansé avec une femme magnifique, avant de découvrir qu'elle était en réalité un homme. Cette révélation, loin de le choquer, l'avait intrigué et amusé. Ray Davies s'empare de cette histoire pour écrire une chanson qui joue avec les apparences et les attentes.
Les paroles racontent la rencontre entre un jeune homme naïf et Lola, une « dame de pique » qui boit du Coca-Cola et porte des bas résille. Le narrateur est troublé, mais finalement accepte la situation avec une désinvolture déconcertante : « Je sais ce que je suis, et je suis content de ce que je suis » (« I know what I am, and I'm glad I'm a man »), chante-t-il, tandis que Lola lui murmure : « Je suis le garçon le plus mignon que tu aies jamais vu » (« I'm the world's most sweetest boy »).
La censure et le succès
La chanson, enregistrée en 1970, a failli être censurée. La BBC, alors très conservatrice, a d'abord refusé de la diffuser, jugeant les paroles trop explicites. Mais le succès du single en Amérique a finalement contraint la radio britannique à passer l'émission. Le titre a atteint la 2e place des charts britanniques et la 9e aux États-Unis, devenant l'un des plus grands succès des Kinks.
Le groupe a même dû modifier une parole pour contourner la censure : à l'origine, le narrateur buvait du « Coca-Cola », mais pour éviter toute allusion à une marque, ils ont changé en « champagne » dans certaines versions. Ironie du sort, cette modification a renforcé l'ambiguïté du personnage de Lola.
Un héritage durable
« Lola » a marqué un tournant dans la représentation des genres dans la musique populaire. Des artistes comme David Bowie, Lou Reed ou plus récemment les groupes de rock alternatif ont cité cette chanson comme une influence majeure. En 2015, le magazine Rolling Stone l'a classée parmi les 500 plus grandes chansons de tous les temps, soulignant son rôle pionnier dans la déconstruction des stéréotypes.
Aujourd'hui encore, « Lola » résonne comme un hymne à la liberté d'être soi-même, au-delà des étiquettes. Dans un Soho devenu symbole de la diversité, la chanson des Kinks reste un monument de la culture pop, célébrant la beauté du trouble et la richesse des identités plurielles.



