Carmen revisitée : un ballet sans féminicide ni toréador à Châteauvallon
Carmen revisitée : ballet sans féminicide ni toréador

Le chorégraphe Abou Lagraa présente pour la première fois un spectacle à Châteauvallon, accompagné des danseurs du Ballet de l'Opéra de Tunis. Sa version de Carmen, entièrement dansée, propose une lecture différente de l'opéra de Bizet, imprégnée d'un fort parfum méditerranéen. « Ça a du sens de danser cette version de “Carmen” ici, avec cette porte ouverte sur la Méditerranée. Elle est très orientalisée grâce à la gestuelle, avec les mains, les avant-bras, comme dans les danses du Maghreb », savoure le chorégraphe.

Une genèse tunisienne et un succès populaire

L'aventure commence en 2023, lorsque la Tunisienne Syhem Belkhodja, surnommée « la dame de la danse en Tunisie », propose à Abou Lagraa de mettre en scène l'intégralité de l'opéra de Bizet. Le spectacle, long de trois heures, réunit quelque 150 artistes sur scène à Tunis. « Plus de 20 000 spectateurs se sont déplacés pour venir voir notre travail », se réjouit Abou Lagraa. Fort de ce succès, il adapte le format à une heure, interprété par douze danseurs. Ce format plus facilement diffusable séduit immédiatement les scènes françaises et européennes, qui programment le spectacle avant même de l'avoir vu.

Des choix forts : ni toréador, ni féminicide

Abou Lagraa assume plusieurs partis pris audacieux. « J'ai pris le parti de ne pas mettre le toréador. Je trouvais ça kitsch. Puis parler de la Méditerranée de cette manière-là, très stéréotypée, ne me convenait pas. » Il supprime également le féminicide de l'histoire originale : « J'ai décidé de changer l'histoire et de ne pas tuer Carmen. Je ne dirai pas comment pour ne pas gâcher le spectacle. Il y a bien un poignard à la fin, mais je ne dirai pas où il est planté. » Ce choix répond à une volonté d'arrêter de « banaliser les féminicides ». « Dans les opéras, ce sont presque toujours les femmes qui se font tuer. Le monde change. Nous aussi, en tant qu'artistes, nous pouvons faire évoluer les choses. »

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Une multiplicité de Carmen pour incarner la liberté

Le chorégraphe fait le choix de ne pas confier le rôle de Carmen à un seul interprète, mais de le répartir entre plusieurs danseurs, hommes et femmes. « Le message du spectacle est simple : nous sommes libres et nous voulons être libres. Je trouvais que ce message, porté par les danseurs du Ballet de l'Opéra de Tunis, avait du sens. Je voulais que tout le monde devienne Carmen. On a des hommes et des femmes, égaux, musulmans – je le répète, c'est très important –, qui dansent sensuellement, qui se touchent. Et c'est aussi pour cela que les gens se sont déplacés à Tunis. On n'avait jamais vu ça dans un pays musulman. »

Une mise en scène épurée et des costumes audacieux

Pour se recentrer sur l'essentiel, Abou Lagraa opte pour une scénographie minimaliste. « Je ne voulais pas me cacher derrière un décor. » Les jeux de lumière prennent le relais, tout comme des costumes aux partis pris assumés. « Je voulais de la fluidité, du mouvement, ainsi qu'un côté oriental. Hommes comme femmes portent une jupe. »

Des corps méditerranéens pour une identité propre

Le chorégraphe revendique une rupture avec les stéréotypes corporels. « On est en Méditerranée. Il y a des hanches, des bassins un peu plus larges, et c'est très chouette. Ce sont des corps très différents, et c'est là que réside l'identité de ce ballet. » Sur scène, les douze interprètes alternent ensembles, duos et solos. « La construction est très classique de ce point de vue là », explique-t-il.

Un dialogue entre passé et présent

Si la partition de Bizet a près de 150 ans, les questions qu'elle soulève — la liberté, le désir, la domination ou les violences faites aux femmes — résonnent toujours avec nos sociétés contemporaines. C'est précisément ce dialogue qu'Abou Lagraa fait naître sur scène. Le spectacle est présenté vendredi 24 et samedi 25 juillet à 22h à Châteauvallon. Tarif : 35 euros.

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