Rodin et Michel-Ange : une rencontre artistique au cœur du Louvre
En mars 1876, un Auguste Rodin âgé de 36 ans, encore à l'aube de sa prodigieuse renommée, se trouve à Florence. Dans une lettre à sa compagne Rose Beuret, il exprime son émerveillement : « Tout ce que j’ai vu de photographies de plâtre ne donne aucune idée de la sacristie de saint Laurent », évoquant la chapelle funéraire des Médicis ornée des tombeaux sculptés par Michel-Ange. Il ajoute : « Te dire que je fais, depuis la première heure que je suis à Florence, une étude de Michel-Ange ne t’étonnera pas, et je crois que ce grand magicien me laisse un peu de ses secrets. »
Une inspiration palpable à travers les siècles
L'attitude du Penseur de Rodin, avec son poing sous le menton et son coude sur le genou, ne serait-elle pas un écho direct à celle du Laurent de Médicis de Michel-Ange ? Vingt-six ans plus tard, Rodin, désormais célébré internationalement, retourne dans la cité toscane. Sa camarade de voyage, la comtesse Helene von Nostitz, le voit s'éclipser régulièrement. Où va donc le grand homme ? « Rendre visite à son grand frère Michel-Ange. »
L'exposition « Michel-Ange Rodin. Corps vivants » au musée du Louvre fait vibrer ce lien profond entre les deux artistes, au point qu'il se matérialise pour devenir un « corps vivant » à l'instar des statues environnantes. Dès la rotonde inaugurale, somptueusement mise en scène, trônent en majesté deux Esclaves de Michel-Ange – conçus pour le tombeau du pape Jules II et restés prisonniers de la pierre – et deux hommes debout de Rodin.
Un foisonnement d'œuvres et d'énergies
Entre ces figures solitaires circule une énergie palpable, peut-être l'esprit de résistance commun au Bourgeois de Calais Jean d'Aire – qui se sacrifie pour sauver sa ville – et à l'Esclave rebelle qui tend ses muscles pour rompre ses chaînes. Au bras levé, main derrière la tête, de l'esclave mourant répond le geste presque identique de L'Âge d'airain. En un coup d'œil, on saisit la sentence d'Octave Mirbeau qui écrivait solennellement de Rodin : « Je vous le dis, Monsieur, cet homme est Michel-Ange, et vous ne le connaissez pas. »
Dans ce foisonnement d'œuvres, les statues de Rodin abondent, mais Michel-Ange – dont l'essentiel de l'œuvre sculptée est conservé à Florence et à Rome – est surtout présent par ses dessins. Une trentaine d'impressionnantes sanguines dépeignent des corps musculeux ou des têtes admirables, comme ce faune tracé à la plume d'une vivacité diabolique. Sur une copie dessinée à la pierre noire de sa Léda – détruite sur ordre de la reine Anne d'Autriche –, l'épouse de Tyndare convoitée par Zeus apparaît de profil, la jambe imposante repliée par-dessus l'aile du cygne divin.
Le corps fragmenté et l'esthétique du non finito
Sur le côté, en surplomb du spectateur, flotte une femme sans tête de Rodin – Iris, messagère des dieux –, qui écarte les jambes, offrant au regard l'origine du monde. Plus loin, Rodin représente L'Homme et sa pensée comme un homme agenouillé entre la prière et l'étreinte, tout contre un corps de femme encore prisonnier de la pierre. C'est le fameux non finito de Michel-Ange, ce bloc de marbre encore strié des coups portés par le sculpteur, dont Auguste Rodin fait une esthétique à part entière.
Ici, le corps se donne à voir en morceaux et par éclats : torses de terre cuite où Rodin le modeleur a laissé ses empreintes, tête coupée de saint Jean-Baptiste apportée sur un plateau, « abattis » – bras, pieds ou mains coupés à l'atelier – qui rappellent les séances d'étude de cadavres à Santo Spirito. Ces séances permirent, dit-on, à Michel-Ange d'acquérir son incomparable connaissance du corps humain.
Voix contemporaines et résonances modernes
Dans ce parcours dédié à deux géants des XVIe et XIXe siècles, on croise des œuvres contemporaines d'Ossip Zadkine, Jana Sterbak, Joseph Beuys ou encore le mage de l'arte povera Giuseppe Penone. Jusqu'à une vidéo en 3D de Bruce Nauman où le corps mouvant de l'artiste se scinde en deux. La Vanitas de Sterbak – une robe en viande de bœuf qui change de couleur en séchant – fait écho à l'enveloppe de peau que porte le saint Barthélémy de Michel-Ange sur le Jugement dernier de la chapelle Sixtine. Elle résonne aussi avec la robe de chambre de Balzac, travaillée seule par Rodin, qui donne une impression saisissante d'une enveloppe charnelle exprimant l'âme. Quant aux arbres de Penone, ils surgissent d'un bloc de bois comme les créations des deux géants le font du marbre.
« Ma libération de l'académisme a été par Michel-Ange […]. C'est lui qui m'a tendu sa main puissante », écrit Rodin à Antoine Bourdelle en 1907. Main qui taille et sculpte le marbre de Carrare, main qui modèle la terre cuite, main de Dieu qui insuffle la vie à Adam sur le plafond de la Sixtine. Du corps à l'âme, de l'art au divin, la distance paraît soudain infime.
« Michel-Ange Rodin. Corps vivants ». Jusqu'au 20 juillet au musée du Louvre. Catalogue sous la direction de Chloé Ariot et Marc Bormand (coédition musée du Louvre/Gallimard, 384 pages, 49 euros).



