L'ascension médiatique d'un historien polémique
Johann Chapoutot possède une éloquence remarquable. Son débit fluide et ses formules percutantes en font un intervenant très demandé. Le média de gauche Blast l'a parfaitement compris : depuis janvier, il lui offre une tribune privilégiée à travers une série d'entretiens cumulant près de 1,4 million de vues sur YouTube, inondant quotidiennement les réseaux des militants Insoumis. Parallèlement, Gallimard vient d'annoncer qu'il préfacera la nouvelle édition de L'Étrange Défaite de Marc Bloch. Une consécration symbolique importante.
L'oracle contesté de la gauche radicale
Le grand spécialiste du nazisme est ainsi devenu l'oracle incontournable de la gauche radicale, convoqué sur toutes les plateformes pour démontrer, avec ce qu'il présente comme des « preuves historiques », que nous vivons une période similaire aux années 1930. Pourtant, une simple consultation de plusieurs de ses collègues universitaires suffit à tempérer cet enthousiasme. Le professeur de la Sorbonne ne fait absolument pas l'unanimité dans le monde académique, ce qui constitue un euphémisme.
Malgré les nombreuses critiques, de livre en livre, Chapoutot devient la caution scientifique revendiquée par La France Insoumise, L'Humanité et Blast. Dans son dernier ouvrage, Les Irresponsables (Gallimard, 2025), il soutient que la bourgeoisie libérale a livré le pouvoir à Hitler par peur du bolchevisme – thèse recevable historiquement, mais nullement inédite. L'historien y ajoute un épilogue établissant un parallèle entre les nazis d'alors et la France d'aujourd'hui, suggérant que les macronistes suivraient le chemin de von Papen, le chancelier qui a facilité l'accession d'Hitler au pouvoir.
Le double discours déconcertant
Un décalage saisissant apparaît cependant à la lecture attentive de ses travaux et de ses interventions publiques. Il existe manifestement deux Johann Chapoutot. D'un côté, l'historien des livres qui refuse théoriquement les comparaisons faciles. De l'autre, l'intervenant médiatique qui, face aux journalistes et aux militants, semble abandonner la retenue universitaire au profit d'un militantisme assumé.
Ainsi, le même homme qui écrit dans son dernier livre : « Hugenberg n'est pas Bolloré et Papen n'est pas Macron », déclare en 2024, lors de l'université d'été des Insoumis : « Dans les années 1920 […] il y a Bolloré en Allemagne. Il s'appelle Alfred Hugenberg », avant d'ajouter : « Papen, c'est un peu le Macron de l'époque… » Il martèle que l'expérience libérale et centriste nous conduirait droit au pire, évoquant « cette espèce de danse du ventre réciproque entre le RN et la macronie ». Par ce tour de magie rhétorique, les partis situés à droite du camp présidentiel se trouvent implicitement nazifiés.
Un galvaudage sémantique dangereux
Cette pratique vide progressivement de son sens le mot « nazisme », suivant la dangereuse dévitalisation de la langue qu'Orwell craignait déjà en 1946, quand « le mot fascisme n'a plus de sens, si ce n'est celui de quelque chose d'indésirable ». L'emploi systématique de ces comparaisons historiques devient problématique, car nous pourrions un jour avoir véritablement besoin d'utiliser à nouveau ces termes avec précision et rigueur.
Ce jeu des ressemblances irrite profondément nombre de ses pairs. Fabrice Bouthillon, historien spécialiste du totalitarisme, est cinglant : « Absolument rien n'est comparable (...) à la profondeur du trauma que la Première Guerre mondiale avait infligé aux sociétés européennes. » Il enfonce le clou dans la revue Commentaire : « Il faut avoir perdu tout sens des proportions pour assimiler ce qu'ils y font à ce que fit le nazisme. Giorgia Meloni est à la tête du gouvernement italien (...) à qui fera-t-on croire qu'elle a rétabli dans la Péninsule une dictature fasciste ? C'est grotesque. »
La critique méthodologique des pairs
Pour contourner l'objection évidente, Chapoutot a développé une parade conceptuelle : l'histoire ne se répète pas, affirme-t-il, mais elle récidive. Pierre-André Taguieff, philosophe et historien des idées, ne cache pas son amusement : « Avec ce genre de distinction, on fait des pas en avant dans l'historiographie ! C'est ridicule, ça revient au même. Une récidive, c'est une répétition, qu'on le veuille ou non ! » Et d'ajouter, sourire en coin : « Les intellectuels sont souvent involontairement comiques quand ils s'engagent. L'historien engagé se sent probablement obligé de soutenir cette thèse parce que c'est celle de Mélenchon. Un cas de soumission idéologique et lexicale. »
L'œuvre du professeur à la Sorbonne est effectivement devenue une arme de débat dans les rangs Insoumis. En mars dernier, le député Antoine Léaument concluait une joute sur X par un lapidaire « Lisez ça », renvoyant au dernier livre de Chapoutot, brandi comme une massue intellectuelle. « Son travail suggère qu'en refusant l'union avec la gauche radicale dans les années 1930, les modérés auraient causé le pire. Et donc qu'Olivier Faure mène vers Le Pen. Et si Chapoutot était gêné par cette utilisation, il pourrait le faire savoir. Mais il ne le fait pas », observe Gabriel Lattanzio, lui aussi professeur à la Sorbonne.
Problèmes de méthode et controverses
Un chercheur français ayant travaillé sur des thèmes communs avec l'historien, préférant garder l'anonymat, ne mâche pas ses mots : « C'est, à mon sens, irresponsable et malhonnête : il dégoupille la grenade, mais il laisse ses lecteurs et les journalistes la jeter. » Son positionnement politique ne fait guère de doute. En 2024, il collabore d'ailleurs à l'ouvrage collectif Extrême droite : la résistible ascension, publié par l'Institut La Boétie – le think tank du parti de Jean-Luc Mélenchon.
L'historien devenu militant récuse d'ailleurs l'objectivité, à laquelle il préfère l'« honnêteté intellectuelle ». « Pour être objectif, en gros, il faut être soit macroniste, soit de droite », estime-t-il chez « Arrêt sur images », en mars 2025. Mais ce n'est pas seulement son militantisme qui gêne ses pairs, ce sont aussi les problèmes de méthode qui émaillent sa production scientifique.
« Je n'érigerais pas ses travaux comme des modèles pour mes étudiants et je les inviterais même à se méfier de certains d'entre eux », indique l'historien Florent Brayard, directeur de recherche au CNRS et spécialiste du nazisme, qui précise : « Les collègues à qui il m'est arrivé d'en discuter sont sur la même position. »
Les erreurs factuelles qui discréditent
En 2020, son ouvrage Libres d'obéir (Gallimard), un essai établissant des liens entre l'idéologie managériale et le nazisme, est conspué par le milieu universitaire et par la presse allemande. « Johann Chapoutot propose une histoire constellée d'angles morts, partiale et parfois tendancieuse », tranche le chercheur Thibault Le Texier dans la Revue d'histoire moderne et contemporaine. Il titre son article : « La Reductio ad Hitlerum de Johann Chapoutot : quand l'idéologie l'emporte sur la rigueur historique. »
Deux ans auparavant, de nombreux historiens, dont le spécialiste de la Grande Guerre André Loez, s'étranglaient déjà sur sa biographie de Hitler publiée aux PUF et coécrite avec Christian Ingrao (2021). Les auteurs se trompent en effet sur plusieurs chiffres, comme le nombre de personnes au chômage à la fin de la République de Weimar (20 millions selon eux, soit plus du double des estimations), ou sur le rôle de Hitler pendant la Grande Guerre (il ne fut pas « sous-officier »), en passant par ses aquarelles (les auteurs assurent à tort qu'on n'y voit jamais d'êtres humains).
La loi du marteau appliquée à l'histoire
Sous couvert de son statut d'historien, Chapoutot offre une pseudo-caution scientifique aux militants antifascistes. Plus précieux encore, il leur offre un rôle de résistant. En nazifiant l'adversaire politique, il distribue les costumes d'une pièce dont le dénouement serait déjà connu. Son public devient l'héritier de ceux qui ont combattu Hitler, ce qui est flatteur et explique probablement une partie de son succès médiatique.
« Il appartient aux néo-antifascistes qui, pour justifier leur pensée, fabriquent des ennemis imaginaires. Il y a une paranoïa historiographique. Donc le moindre fait, si ambigu et si mal défini soit-il, peut être utilisé comme une preuve », analyse Pierre-André Taguieff.
Johann Chapoutot apparaît ainsi comme un cas d'école de la loi du marteau. « Quand tout ce qu'on a est un marteau, les choses ont fortement tendance à ressembler à des clous », selon la règle popularisée par Abraham Maslow dans The Psychology of Science (1966). Le spécialiste « formule des problèmes d'une manière qui nécessite pour leur solution précisément les techniques dans lesquelles il est lui-même particulièrement compétent ». Traduction : en voyant des nazis partout, Johann Chapoutot se propose comme remède à la maladie qu'il diagnostique lui-même. Inventer du fascisme pour pouvoir se positionner en antifasciste. Une stratégie aussi commode que problématique sur le plan intellectuel et historique.



