Entre numérique et tradition : un artiste aux Kerguelen
À bord du Marion-Dufresne, je retrouve avec plaisir ma cabine 4028, où j'ai recréé mon petit univers. Dans ces quelques mètres carrés se concentre l'essentiel : lit, douche, toilettes, rangements suffisants pour vêtements et équipements de base, et un bureau assez vaste pour mon MacBook Pro et mon iPad.
L'atelier numérique de poche
Mon MacBook Pro contient toute ma vie numérique – professionnelle, personnelle et de loisirs – tandis que mon iPad, plus récent, devient mon compagnon de création. Ces dernières générations de tablettes offrent pratiquement toutes les fonctionnalités d'un ordinateur portable, avec l'avantage de permettre de dessiner directement sur l'écran.
Les outils graphiques numériques ne sont plus très différents des outils traditionnels dans leurs rendus, tout en ajoutant les possibilités infinies de retouches et corrections. Un véritable atelier de poche complet. Une prochaine fois, je partirai plus léger.
Les joies irremplaçables de la matière
Bien sûr, cela ne remplace pas les jouissances sensorielles du travail de la matière : la texture du papier, l'odeur de la térébenthine, le doigt qui estompe le graphite ou modèle la terre, le frottement du pinceau sur toile. Sans oublier les accidents inhérents à cette facture qui ouvrent des portes imprévisibles, aboutissant à un objet unique, jamais reproductible à l'identique.
Au-delà de la valeur purement représentative de l'image, c'est la sensation de présence à un objet d'image qui lui donne toute sa valeur. Une présence qui explique pourquoi des gens se pressent encore dans les musées pour photographier une œuvre multireprésentée, parfois sans même la regarder directement. Simplement pour dire « j'y étais ».
Un manchot sur un placard d'hôpital
La médecin de Ker m'a proposé hier de faire un « vrai » dessin sur l'une des portes de placard de la salle de repos de l'hôpital. J'y ai trouvé une place libre : avant moi étaient passés d'autres artistes, occasionnels ou professionnels, comme Gorg One, Emmanuel Lepage ou Jace, la veille.
L'occasion d'échanger joyeusement avec Marine autour d'un café. Une de ces multiples rencontres fugaces, accidentelle et inimaginable si l'on songe à la succession de carrefours qui y ont mené. Un peu d'encre – bien réelle – de feutre pour un dessin approximatif avec du matériel improvisé sur un placard mélaminé impeccablement lisse. Un moment de vie non modélisable et un dessin imparfait, mais objet unique, qui en témoigne.
Les premières traces de l'Homme
Les premières traces de l'Homme furent une empreinte de pied dans la glaise, involontaire, puis une griffe au charbon délibérée sur la paroi d'une grotte, marque de son passage et affirmation du « je ». Ce que, d'une certaine façon, je viens de faire, quelques 70 milliers d'années plus tard.
Un anniversaire particulier aux Kerguelen
Ce soir, nous fêtons notre anniversaire commun avec Laurent, l'informaticien de Météo-France. Bien loin de Néandertal et Sapiens, nous sommes nés le même jour, à un an d'écart. Sur une autre échelle de temps, nous sommes vraisemblablement les deux plus vieux du navire.
L'anniversaire a commencé par un gros gâteau surprise et ses bougies apportés en fin de dîner. Nous avons obtenu l'autorisation par arrêté préfectoral – il est en principe interdit de consommer de l'alcool hors du bar – d'organiser un pot dans une salle attenante au forum pour une petite dizaine de nos plus proches de croisière.
Nous sommes à quelques encablures d'Amsterdam, l'île au monde la plus éloignée de tout continent. Je vais passer cette date anecdotique mais symbolique bien loin des miens. Je pense à eux, à nous, à tous. Si loin, si proches.



