« Dans 10 ans, nous connaîtrons l'abondance de biens et de services grâce aux robots, et le travail sera facultatif » : cette affirmation d'Elon Musk, patron de Tesla, de SpaceX, du réseau social X et de l'agent conversationnel Groq, suscite de vives réactions. Deux enseignants-chercheurs d'Université Côte d'Azur, Maxime Menuet (économie) et Gérald Gaglio (sociologie), membres du GREDEG, ont analysé pour Nice-Matin la vision du milliardaire, qui compte 250 millions d'abonnés sur les réseaux sociaux.
Une prédiction utopique et prophétique
Dans un entretien fleuve avec Zanny Minton Beddoes, rédactrice en chef de l'hebdomadaire britannique The Economist, publié le 23 juillet et déjà vu plus de 5,1 millions de fois, Elon Musk prédit que « d'ici cinq ans, les intelligences artificielles seront plus intelligentes que les humains » et que « les robots remplaceront l'Homme aussi bien dans le digital que dans les tâches physiques ». Il en découlerait une production illimitée de biens et de services, rendant le travail facultatif, « un peu comme le jardinage », illustre-t-il.
Pour Gérald Gaglio, « la vision du monde futur qu'il propose est complètement utopique et prophétique ». Il souligne que Musk « promet l'abondance de biens et de services pour tous mais laisse dans l'ombre la question de l'accès à ces biens et services », ainsi que celle de la détention des moyens de production et de la redistribution des richesses. Le sociologue rappelle qu'« Elon Musk est au centre de l'économie numérique mondiale » et qu'« avancer de telles certitudes dans un monde incertain, c'est pousser la valeur actionnariale de ses entreprises ».
La fin du travail n'est pas envisageable
Maxime Menuet estime que « ce que prédit Elon Musk aboutira à une crise de la surproduction ». Il évoque le paradoxe de Robert Solow (1987) : « une arrivée massive de technologie ne se traduit pas nécessairement par une augmentation de la productivité globale de l'économie ». Il pose deux questions : « quelle demande en face ? Que va faire l'Humain de tout ce temps gagné ? » Sans compter le risque de déflation, « considérée comme la spirale mortifère de l'économie », et une « rupture anthropologique », le travail représentant « la dignité de l'Homme ».
Gérald Gaglio rappelle que « la fin du travail est une prédiction qui n'est pas nouvelle » et que le travail « apporte une dignité, un statut social ». Il ironise sur la promesse de Musk de programmer les IA pour qu'elles « souhaitent le bonheur des humains » : « Cela a tout l'air d'un vœu pieux. »
Un discours libéral ou libertarien ?
Maxime Menuet qualifie le projet de Musk de « super méga libérale » et « complètement utopique », le rapprochant de la théorie de l'impérialisme de Rosa Luxemburg : « l'IA attaque déjà la nature en multipliant l'installation de centres de données sur des espaces naturels » et Musk « compte aussi coloniser l'espace pour cet usage ». Il conclut : « Plus que libéral, son discours est néocolonial, avec une reproduction de la domination. »
Gérald Gaglio voit plutôt un « libertarianisme » qui « défend l'ambition d'élargir les libertés individuelles grâce à la technologie », comme sur X où « la liberté d'expression absolue autorise toutes les outrances ». Il dénonce un « total négationnisme environnemental » : « Pour alimenter toutes ces IA, il va falloir beaucoup d'énergie. De plus en plus. »
Revenu universel : une question sans réponse
Sur le revenu universel promis par Musk, Maxime Menuet estime qu'il « nous délierait des conditions matérielles tout en permettant de travailler dans un domaine que l'on aime », mais ajoute : « Travaillons d'abord à une meilleure répartition » des richesses existantes. Gérald Gaglio, lui, note que Musk n'a pas répondu à la question du financement : « À part dire qu'il faudra sortir la planche à billets en esquissant un sourire, il n'a pas répondu. »
Elon Musk, dont la fortune est estimée à 684 milliards de dollars selon Bloomberg après avoir dépassé les 1 000 milliards en début d'année, reste l'homme le plus riche du monde. Ses prédictions, bien que spectaculaires, se heurtent aux analyses des experts azuréens, qui appellent à une réflexion approfondie sur les implications sociales et environnementales de l'intelligence artificielle.



